Jeux de société : faut-il laisser les enfants gagner ?

Aussi enrichissant qu’il puisse être pour les marmots… mais aussi pour leurs parents, les parties communes de jeux de société sont parfois problématiques entre adultes et enfants. Voici quelques pistes pour vous aider à toujours mieux jouer ensemble.  

Fiston, je t’ai encore (et encore) coulé ton porte-avions

La question de la gestion des victoires et des défaites est une question récurrente lorsque des adultes jouent avec des enfants. Faut-il laisser les enfants gagner pour s’éviter des crises de larmes sans fin, ou fait-il au contraire jouer “réglo” pour leur donner envie de se dépasser ?

Certains partiront alors dans des discussions sans fin sur l’estime de soi, sur la nécessité de privilégier le plaisir de jeu, l’envie de jouer. Les autres répondront que l’envie de se dépasser ne survient que dans l’adversité, que la vie ne fera pas de cadeaux et qu’il vaut mieux qu’ils apprennent à se débrouiller.

Mais si vous voulez mon avis, se poser ce genre de question n’a pas grand sens. Pire encore, elle détourne du vrai sujet du “jouer ensemble”. Pourquoi ? Parce que je pense que dans un cas comme dans l’autre, les adultes pensent avant tout à eux et non pas à leurs enfants.

“Moi, je le laisse gagner”

Tricher pour qu’un enfant puisse gagner, c’est vouloir le protéger d’une déception. Soit. Le message est compréhensible, mais est-ce que la crise de larmes qui va naître de la frustration de la défaite ne devrait pas plutôt être consolée, analysée et expliquée, plutôt que contournée?

L’enfant perd une partie contre l’un de ses parents. La chose est relativement normale pour beaucoup de jeux puisque enfants et adultes ne jouent pas à armes égales. Il perd deux parties puis trois puis quatre, et il s’énerve. C’est clairement le moment pour lui faire réaliser qu’il s’agit de jeux, d’un moment d’amusement et d’échange, et que le résultat final importe peu si le plaisir de la partie était présent.

Oui, le moment de la défaite ne sera pas agréable, oui il faudra faire beaucoup de câlins avant de pouvoir calmer son bout de chou, mais cela ouvrira forcément la porte sur une réflexion intéressante sur la nature du jeu, quel que soit l’âge de l’enfant. Après-tout, quel mal y a t-il à perdre ? Pourquoi la victoire à un jeu serait à ce point sacralisée qu’il faille vivre la défaite comme une souffrance ? Il y a beaucoup de choses à dire à un enfant sur ce point.

L’important est de faire de son mieux, de mener une belle partie, d’avoir ressenti du plaisir au cours du jeu. Bref, mettre en valeur le partage. J’insiste : que les enfants soient incités à faire de leur mieux est une chose selon moi essentielle., En revanche, je suis opposé à l’idée qu’ils doivent cultiver le goût de la victoire à tout prix. A quoi bon jouer, dans ce cas ?

Tricher pour le laisser gagner, c’est donc avant tout vouloir s’acheter une tranquillité d’après-partie. Ce n’est ni très pédagogique, ni très valorisant, mais pour regarder tranquillement le film du soir, avoir un marmot confortablement endormi, c’est plus facile.

“Moi, je ne triche jamais”

L’autre extrême est finalement tout aussi absurde. “Je ne triche jamais”, sous-entendu : “mes enfants me battront quand ils auront le niveau (et tu seras un homme mon fils)” part d’un principe outrageusement périmé d’éducation “à la dure”. L’idée sous-jacente est fort simple (et digne d’un manga japonais où l’on parlerait d’honneur et de tradition) : « donnons envie à nos bambins de persévérer face à la difficulté et encourageons-les à essayer encore et encore jusqu’à ce qu’ils soient devenus assez forts pour battre leurs ancêtres à la régulière ». D’accord, mais ils feront quoi après ? Ils iront se choisir une femelle et devront protéger la tribu ?

Ne jamais laisser gagner son enfant, c’est aussi une manière, plus ou moins inconsciente de vouloir lui imposer sa supériorité d’adulte. Combien de fois j’ai entendu des amis m’expliquer qu’ils détestaient jouer aux jeux de société, traumatisés par ces interminables parties de Monopoly, Richesses du Monde, Cluedo ou Risk de leur enfance, où en plus de se faire houspiller parce qu’ils ne jouaient pas assez vite, ils se faisaient éliminer rapidement et étaient obligés de suivre la partie jusqu’au bout “pour qu’ils apprennent à mieux jouer”.

Les adultes sont parfois comme cela : effrayés devant les progrès de leurs enfants, ils se rassurent en leur collant un scrabble mot compte triple, genre PHARYNX (140 pts), pour bien recadrer les choses et rappeler qui décide du menu du soir.

Mais encore une fois, pourquoi vouloir JOUER avec des enfants si vous ne désirez pas réellement JOUER avec eux ? Pour leur faire plaisir ? Si vous n’aimez pas jouer (ce qui est votre droit, mais on en parlera dans un autre article), ne le faites pas, tout bêtement. Vous trouverez toujours un oncle, une cousine ou une mamie qui sera ravie de jouer avec eux pour de vrai.

“Pouce, je joue plus”

Bon, normalement, là c’est le moment de votre lecture où vous vous dites : “ce petit malin nous fait volontiers la leçon sur ce qu’il ne faut pas faire, mais ce qu’il faut faire il en sait rien, en fait…

Eh bien pour être tout à fait honnête, vous n’avez pas tout à fait tort : il est évident que tout parent qui se respecte sera tôt ou tard tenté de laisser filer une partie pour qu’elle finisse plus vite, comme il prendra parfois un plaisir simple à massacrer aux dames un petit morveux qui lui a avoué que le repas du midi (mitonné bio et avec amour) avait un goût de caca.

Mais même sans avoir la réponse à toutes les questions de la psychologie ludique enfantine, je peux néanmoins vous assurer qu’il y a bien choses à faire, si vous voulez jouer avec vos enfants pour de vrai.  Et ça, c’est la plus fantastique des expériences, croyez-moi !

“A armes égales”

Si vous gagnez contre des enfants, c’est parce que vous n’avez pas le même niveau qu’eux..

Pour autant, nombreux sont les jeux qui vous permettent de jouer à armes égales avec vos marmots. A commencer par les jeux qui font appel à la mémoire (oui, ceux auxquels vous n’aimez pas jouer, en général).

Un enfant a plus de mémoire que vous. Acceptez-le. Il est plus impatient, moins concentré, mais question mémoire il vous met minable sans forcer. Alors pourquoi ne pas faire un bon vieux mémory avec lui, histoire qu’il vous rappelle que vos cellules grises ont largement eu le temps de s’éventer depuis votre (lointaine) naissance ?

La plupart des jeux pour enfants, en particulier dans la tranche des 3 à 6 ans, fait appel à leur sens de l’observation et de la mémoire. Pourquoi ? Tout simplement parce que c’est un domaine où ils sont incroyablement forts. Nul besoin alors de tricher pour perdre, et il vous arrivera même d’être tentés de tricher pour gagner, tant ces petits bâtards monstres chéris sont bluffants quand il s’agit de retrouver en un seul coup le canard dans sa mare ou la voiture rouge que vous cherchez vainement depuis le début de la partie.

Une autre possibilité pour jouer contre un enfant à armes égales, c’est de faire appel à des jeux qui reposent intégralement sur l’aléatoire. Alors certes, ils ne gagneront pas forcément, mais pour le coup leur défaite de ne sera pas de votre faute. La plupart des jeux dont le système repose quasi exclusivement sur un lancer de dés (Jeu de l’oie, petits chevaux…) ou sur un brassage de cartes (Sept familles, Uno…) leur donnera beaucoup plus de chances que si vous les défiez au Puissance 4… ou au Go.

Nombreux sont en effet les jeux où la part de stratégie est très faible et où seul l’aléatoire a réellement de l’impact sur le déroulement de la partie. A vous d’expliquer à l’enfant que dans ce cas, la chance joue beaucoup

“Et si vous jouiez dans la même équipe ?”

Au final, la plus belle solution pour vous éviter cette question de les laisser gagner ou non : c’est sans doute de jouer AVEC eux plutôt que de jouer CONTRE eux. Depuis le milieu des années 90, en effet, les jeux coopératifs ont véritablement pris de l’ampleur et se sont imposés comme un style de jeu majeur du monde du jeu de société, aussi bien pour les adultes que pour les marmots.

Le principe est simple :  les joueurs sont tous la même équipe et affrontent le jeu lui-même, au lieu de s’affronter entre eux. Le jeu coopératif permet donc de jouer ensemble en toute sérénité, car la victoire (et la défaite) seront collectives. L’affrontement direct n’est plus de mise, et il n’y aura donc plus de raisons de vouloir fausser le déroulement de la partie.

Dans l’un des jeux coopératifs les plus célèbres, « Le Verger » (Edité par Haba), les joueurs doivent cueillir ensemble des fruits avant qu’un corbeau ne vienne les dévorer. Mais personne n’incarne le corbeau : c’est le jeu lui même qui, en fonction d’un tirage de dés, gère ses déplacements. Lire ici notre test du « Premier Verger », pour les plus petits. 

Dans “La chasse aux monstres” (Edité par Le Scorpion Masqué), les joueurs doivent faire fuir les monstres qui se cachent dans la chambre d’un petit garçon en participant collectivement à un jeu de mémoire. Lire ici notre test de « La chasse aux monstres »

Dans “Le Trésor des Lutins” (Edité par Gigamic), les joueurs doivent collectivement tracer une route pour atteindre un trésor et éviter le réveil d’un dragon, synonyme de défaite collective. Lire ici notre test du « Trésor des Lutins »

Ce ne sont là que quelques célèbres exemples de ce type de jeux, mais il sont très nombreux et souvent très amusants à jouer, en plus d’être valorisants pour l’ensemble des joueurs.

Les jeux coopératifs sont donc des jeux à privilégier pour les premières parties que vous ferez avec vos marmots, car ils permettent de développer les échanges positifs en cours de jeu. Quand un enfant s’engage sur une fausse manoeuvre, vous pourrez alors, sans toutefois jouer à sa place, lui faire remarquer qu’il pourrait jouer différemment. Il ne s’agit plus de tricherie : vous êtes dans son équipe !

Les jeux coopératifs constituent une vision bienveillante du jeu de société pour les petits et les grands, et il est clair que ce sont les jeux qui, aujourd’hui, me procurent le plus de plaisir pour jouer avec des petits… ou avec des personnes qui n’aiment pas jouer.

Alors, on joue ? 

Pourquoi “laisser gagner” des enfants quand on peut facilement trouver des jeux qui leur permettent de nous égaler, voire de nous surpasser à la régulière ? Jeux de mémoire, d’observation, de rapidité ou jeux aléatoires sont parfaits pour jouer avec des enfants, bien plus doués que nous en ce domaine.

Mais la véritable bonne idée est de privilégier les jeux coopératifs qui régleront d’eux mêmes la question en vous permettront de passer ensemble des moment de jeux aussi fantastiques qu’apaisés. Jouer avec des enfants est une expérience extraordinaire, tant elle vous permet d’assister en temps réel à leur éveil et de participer au plus près au développement de nombreuses de leurs capacités motrices et cognitives. Ne laissez pas des écueils aussi simples que les questions de victoire ou de défaite vous priver de ce plaisir de jouer et de vous émerveiller devant les progrès de vos enfants au quotidien.

2 commentaires sur “Jeux de société : faut-il laisser les enfants gagner ?

  • 18 juin 2017 at 8 h 11 min
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    Un article vraiment bien écrit et instructif ! Merci beaucoup !
    Pour ma part, je joue régulièrement avec mes enfants, et je privilégie des jeux qui sont à leur niveau, où ils sont capables de saisir les différentes nuances de jeu. Le but pour moi n’est pas de gagner ni de les faire gagner à tout prix mais de les amener à développer une certaine réflexion ,une stratégie.
    Ainsi, à la fin d’une partie, je reviens généralement sur les éventuelles fautes ou bon coups afin de les amener à être meilleurs la prochaine fois et à apprécier davantage le jeu.

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  • 18 juin 2017 at 12 h 57 min
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    Merci pour ce bel article.
    J’aimerais ajouter que l’on peut aussi (et qu’il faut même sutout) rééquilibrer les forces selon le niveau: l’âge, la taille, la force, l’expérience… Des pions ou des cartes en plus, un deuxième lancé de dés ou de bâton, un sablier supplémentaire, des distances réduites… tout comme cela se fait naturellement en sport quand on ajoute un handicap!? (Quoique) Que ce soit avec un enfant ou un novice, le but étant de donner aussi le goût du jeu, l’enfant (ou le débutant) peut lui-même choisir des conditions de départ qu’il estime plus justes, en accord avec le ou les autres joueurs, et décider de réduire ce handicap au fur et à mesure des parties, son expérience grandissante. Enfin je trouve aussi chouette de laisser au perdant « le choix des armes » de la revanche. En effet il est souvent nécessaire de reprendre confiance en soi en terrain conquis avant de se relancer a l’assaut…

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