Test – Diamoniak (ma sorcière mal aimée)

Avant propos :

Bon alors je vais être franc avec vous : cela fait plusieurs fois que j’efface et que je recommence ce test de Diamoniak. Des versions plus ou moins virulentes ont ainsi été relues et soupesées avant d’être écartées. Pourquoi tant d’hésitation autour d’un simple jeu de cartes, me demanderez-vous ? Parce que Diamoniak est un jeu qui me met en colère tout simplement. Mais s’il est aisé pour moi de vous transmettre cette colère, je ne suis pas certain que cela soit la chose à faire dans le cadre d’un jeu pour enfants. Déjà parce que l’agacement a tendance à m’écarter du sujet, qui consiste à évaluer le potentiel d’amusement d’un jeu dans le cadre d’un moment partagé avec votre enfant. Ensuite parce que je ne dois pas tomber dans l’erreur d’assimiler le jeu à son marketing ou à son éditeur. On pourra me reprocher ici de ne pas aller au bout de mes convictions en m’abstenant de dénoncer plus ouvertement des choses que j’estime douteuses voire nocives. Mais il ne m’appartient finalement pas de les juger, et mon propos sera finalement bien plus efficace si je vous laisse, vous lecteurs, joueurs et parents, seuls juges de la pertinence de ma colère.

« Bon, on joue ou bien ? »

Vous avez raison. Vous faire part de mes états d’âme ne fait pas avancer le test. Alors allons-y gaiement ! Diamoniak est un jeu de cartes édité par Djeco, qui fait partie d’une vaaaaaaaste collection de jeux de cartes au design très réussi. Ces jeux sont soit originaux, soit des revisites des grands classiques du genre (7 familles, pouilleux, bataille…). Ce catalogue de jeux de cartes by Djeco compte aujourd’hui une bonne cinquantaine de titres.

Dans le cas de Diamoniak, il s’agit d’un jeu original signé Grégory Kirszbaum et sorti en 2009. Enfin, si on est honnêtes, il s’agit d’un jeu presque original car il rappelle furieusement le jeu Piratatak, sorti en 2007 chez Djeco et créé par le même auteur. La question se pose alors : pourquoi sortir en deux ans deux versions presque identiques du même jeu ?

Le retour de la jumelle maléfique

Vous me direz alors qu’il est fréquent que des auteurs ressortent des versions améliorées de leurs jeux afin d’en gommer certains défauts. Et je vous répondrai que vous avez bien raison, mais que ce n’est pas ici le sujet qui nous occupe. Piratatak et Diamoniak sont, du point de vue des règles, strictement identiques : seul leur look diffère. Pourquoi faire deux jeux, alors ? Eh bien tout simplement pour les vendre. Car si Piratatak a un rendu visuel relativement neutre (bateaux, pirates…), le second est rose flashy avec des diamants en forme de coeur et des fées recouvertes de paillettes. Vous l’aurez compris, Diamoniak, c’est Piratatak mais markété pour des fiiiiiiilles, parce que les fiiiiiiiiiiilles ne veulent pas jouer aux pirates, c’est bien connu.

Différencier les jeux et jouets des filles et des garçons, vous l’aurez compris, m’insupporte. C’est un procédé qui me gave et me met en colère, comme je m’en suis ouvert plus haut. À quel moment doit-on décréter de qui a le droit de jouer à quoi, cela me pose véritablement question. Mais j’ai promis de rester sage, donc je reviens sur le jeu.

Car oui, jeu il y a. Et c’est la seconde raison de mon poil tout hérissé. Diamoniak ne corrige absolument pas les défauts de Piratatak, bien qu’il soit sorti deux ans plus tard. Je veux dire : quitte à emmerder un graphiste pour lui dire “fais-moi le même en rose avec des sorcières”, il n’aurait pas été inutile de demander à l’auteur de reprendre un peu sa copie et de voir où cela coince. Mais non, à quoi bon. Si c’est rose et girly, cela se vendra tout seul… Et aux yeux de Djeco, les filles sont trop bêtes pour voir la différence, évidemment.

Tout ce que j’ai envie de dire c’est : “Au secours”.

Oui mais le jeu alors ?

Vous avez raison, je m’égare encore. Diamoniak est donc un jeu jouable de 2 à 4 joueuses (la règle précise bien le féminin) dont le but est de reconstituer un château le plus rapidement possible. Chaque joueuse doit compléter son propre château, constitué de 6 cartes différentes qu’il faudra piocher tout au long de la partie.

Les joueuses vont donc devoir piocher des cartes suivant la règle du “stop ou encore” afin de récupérer toutes les pièces du puzzle. Mais attention ! Outre les cartes châteaux, il y a plusieurs cartes pouvant servir de jokers ainsi que des cartes négatives (les sorcières) qui vous font perdre le bénéfice du tour en cours. Pas de panique toutefois : elles ne sont pas trop pénalisantes et se contenteront de vous faire défausser 3 cartes. Elles vous rendront même un fier service, car les cartes défaussées peuvent parfaitement être les cartes de châteaux de vos concurrentes. Ce sera toujours ça qu’elles n’auront pas, non mais !

Dis adieu à ton donjon, bitch !

Si la règle présente quelques failles, la plus importante d’entre-elles est clairement la capacité de nuisance des joueurs les uns vis à vis des autres. Je m’explique : admettons que vous soyez en train de construire le château bleu. Si un adversaire pioche une carte du château bleu, il peut tout à fait la défausser, et donc vous la rendre inaccessible jusqu’à ce que la défausse soit recyclée en pioche. Et je vous garantis qu’à plusieurs joueurs, cela risque de prendre un bon moment de pioche pour que vous puissiez compléter votre beau château ma tant’ lire lire lire lo.

Beaucoup de joueurs (et joueuses) ont ainsi pointé la nécessité d’aménagements des règles pour des parties plus fluides et moins frustrantes. Comme je l’ai souvent répété, cette tendance de jeux mal finis ou mal équilibrés a systématiquement pour effet de me gaver. J’estime qu’un jeu dédié à des enfants de 5 ans doit être irréprochable au niveau de ses mécaniques de jeu : la plupart des parents n’ont pas la connaissance ou le temps d’aller chercher des FAQ ou des Errata sur Boardgamegeek, désolé.

Et par conséquent, quand je vois un jeu souvent pointé du doigt pour ses règles améliorables se payer le luxe de ressortir à l’identique dans une version “fille” sans même faire l’effort de reprendre quelques points de règles, j’ai envie de dire “stop”.

But girls they just want to have fu-un

Pour autant, tout est-il à jeter dans ce Diamoniak ? Evidemment non. La mécanique du “stop ou encore” fonctionne très bien avec les petits de 5 – 6 ans (qui découvriront ici qu’ils ne risquent rien à dire “encore”) et le jeu en lui même n’a rien de déplaisant une fois que l’on aménage un peu les règles.

Mais encore une fois, à quoi bon une version “fille” d’un jeu de société ? Je ne suis pas (encore) armé pour répondre à cette question, car ma fille a tout juste trois mois et se moque des pirates et des sorcières comme de sa première couche, mais je ne m’imagine pas, dans 5 ans, lui prendre un Verger rose alors que le normal fonctionne très bien. Pourtant ce serait facile : bah yaka remplacer les arbres par un coffret magique et les fruits par des pierres précieuses, convoitées par la pie de la sorcière. Hop, le même jeu, mais rose. Cool non ? Évidemment, cela ne vaut que si on fait aussi un Verger “garçon”, avec une armée de nains rouges, elfes verts, humains jaunes et hobbits bleus à constituer avant que les Nazguls n’attaquent. Et hop, le tour est joué.

Tout ça pour dire que Djeco nous vend ici un univers où le jeu n’est qu’un prétexte marketing pour vendre une mécanique plus ou moins bien huilée. On s’en doutait déjà, notez bien. Mais ici c’est flagrant. D’ici à ce que notre bon vieux Monopoly ne commence à se décliner en d’autres versions, il y a un pas que je refuse de franchir car ce serait trop horrible.

T’es (vraiment) tout seul, Jeff

Le pire, c’est que j’ai l’impression que je suis vraiment tout seul à être dérangé par ce genre d’effet marketing. Quand je lis les commentaires ici ou là sur Diamoniak, les gens l’achètent en effet pour jouer avec leurs filles. Normal me direz vous, c’est marqué sur la boîte. Mais sérieusement, ça ne vous pose pas de souci que des jeux neutres soient ensuite remarkétés pour filles ou garçons ? Ca ne fait chier personne d’autre que moi ?

Faut croire que non. Tenez, je suis l’autre jour tombé sur un blog équivalent à celui de Plateau marmots, “Allons Enfants de la Partie” qui teste lui aussi ce jeu. Et son test m’a prouvé à quel point j’étais isolé : “Je profite donc de ce post pour exposer ici un point qui me chagrine. Passé la tranche d’âge 3-5 ans  et avant d’arriver à l’adolescence, les éditeurs de jeux ne font pas vraiment d’effort pour séduire les jeunes filles.”

Hein ? Parce que, cher confrère, repeindre un jeu en rose est une solution à ce problème ? Sérieusement ?! Franchement, pourquoi une fille ne jouerait-elle pas aux pirates, aux chevaliers et aux courses de bagnoles ? Pourquoi faut-il lui faire une jaquette en ROSE avec des ÉTOILES pour qu’elle se sente concernée ? Je suis né en 1974 mais déjà à l’époque je jouais autant avec Barbie qu’avec Musclor. Donc faut arrêter deux minutes de reproduire à l’infini ces stéréotypes qui soi-disant nous aident à construire notre identité, parce que c’est du vent. Quand j’étais gamin, on me disait que les filles n’aimaient pas les jeux de société ou les jeux vidéo, et je n’ai jamais vu autant de gameuses depuis 15 ans. Jouent-elles uniquement à Patchwork ou à la Maison du Style ? Si j’en crois les posts sur les Forums, je les vois plutôt autour de Terraforming mars,  TIME Stories et Zombicide.

Et il ne me semble pas que ce dernier soit rose avec des licornes qui pètent des paillettes…

L’avis de Plateau marmots

Clone de Piratatak, Diamoniak est donc une simple refonte graphique axée “girly” d’un jeu existant et un peu bancal. Amusant à jouer, mais reposant intégralement sur l’aléatoire de la pioche, il encourage en outre une stratégie de blocage, frustrante et pénible quand les parties s’étirent en longueur.

Mais la vraie question est celle de l’opportunisme de l’éditeur à sortir un tel jeu. C’est au final ce qui me gêne avec Diamoniak : il participe à transmettre l’idée qu’une fille ne peut pas jouer aux mêmes jeux que les garçons, et réciproquement. Et ce à tel point qu’il faut leur faire des versions différentes du même jeu, ce qui me semble absurde, déplacé et totalement anachronique.

Diamoniak n’a, à mon sens, aucune raison valable d’exister. Il ne corrige pas les erreurs de son modèle et se contente d’incarner une cash machine rose bonbons. Et même si je suis seul au monde à voir les choses sous cet angle, c’est une pratique que je méprise.

On retiendra tout de même que le jeu est sorti il y a près de 10 ans, et que c’est sans doute une pratique qui a dû disparaître depuis lors. N’est-ce pas ?

Ca fait plaisir

  • Une bonne approche de la prise de risques
  • Graphiquement agréable

Ca fait pas plaisir

  • Des mécanismes qui incitent au blocage
  • Très (trop) aléatoire
  • Des parties souvent longuettes et ennuyeuses
  • « Un jeu pour les filles », vraiment ?

Fiche Technique

Un jeu de Grégory Kirszbaum
Edité par Djeco
Année de sortie : 2009
Pour 2 à 4 joueurs joueuses
A partir de 5 ans

Un commentaire sur “Test – Diamoniak (ma sorcière mal aimée)

  • 30 novembre 2017 at 20 h 48 min
    Permalink

    Au delà des codes couleurs, on peut quand même se demander si un jeu sur le thème guerrier/pirate comme Piratatak peut vraiment être considéré comme aussi « neutre » que tu semble le trouver et si, à l’inverse, pourquoi un jeu sur les sorcières/fées ne le serait pas. 😉

    Reply

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