Test – Dragomino

Autant être honnête, l’annonce de Dragomino s’était teintée, au sein de la rédac, par un froncement de sourcils général. Gné ? Une version « chtit’ nenfants » d’un jeu DÉJÀ accessible aux enfants ? Sérieux ? Kécecé ? Que se passe donc ? Krinie avait fait la moue, Pixies avait demandé un arbitrage vidéo, Emy avait changé de couleur de cheveux, Delphine avait toussé (un souvenir de Pandémie) et Soffy avait soudain eu l’air sobre. Le choc. Seule Ludivine avait souri, mais il faut dire que Ludivine n‘aime pas Kingdomino et se moque totalement de la destinée de ce jeu. Nous sommes tristes pour elle.

Sur le coup, on avait eu peur du gros produit marketing, on l’avoue. Et puis, en y regardant mieux, on avait vu le nom des auteurs. Bruno Cathala, évidemment. Et les célébrissimes Marie et Wilfried Fort, ensuite. Alors clairement, nos froncements de sourcils s’étaient mués en points d’interrogation (car nous sommes très souples des sourcils, à force). Qu’est-ce que ce trio magique allait bien pouvoir nous inventer ? Comment adapter une légende du jeu de société pour la rendre jouable par des marmots de 5 ans, sans rien perdre de ce qui en fait l’intérêt ? C’était là le redoutable challenge à relever pour ce trio d’auteurs. Pari réussi ? Enfourchez vos dragons, et en piste !

Dragomino est un jeu de Bruno Cathala, Marie et Wilfried Fort, illustré par Maëva Da Silva et Christine Deschamps. Destiné de 2 à 4 joueurs, il se joue dès 4 – 5 ans et est édité par Blue Orange.

Nouvelles terres inexplorées…

Dans Dragomino, il n’est pas tant question de marquer des points que d’explorer de nombreux territoires inconnus afin de partir en quête d’œufs de dragons. Ces derniers, en effet, sont sur le point d’éclore, et vous devez trouver le maximum d’œufs et de petits dragons pour dévaster impitoyablement le territoire voisin vous constituer une chouette famille draconique. Mais tous les œufs ne contiennent pas de dragon, certains sont vides… et certains dragons sont plus rares que d’autres. Alors que vous survolez les nouveaux territoires qui se dévoilent, à vous de mener astucieusement vos recherches aux endroits les plus prometteurs à la découverte de jeunes dragons.

Ahah, avouez que ce pitch ne vous évoque pas forcément une partie de Kingdomino, n’est-ce pas ? La preuve : même Ludivine a l’air intéressée. Et pourtant…

Dragomino se compose essentiellement de 28 dominos qui représentent chacun un ou deux environnements (forêts, plaines, déserts, étendue gelée, Mordor, etc. ) et d’une tripotée de jetons d’œufs de dragons (correspondant aux types de paysages). Un Meeple dragon en bois  ayant pour vocation d’indiquer le premier joueur complète la boîte.

Le matériel est très agréable, coloré, totalement adapté à des enfants de 5 ans. La boîte permet de ranger l’ensemble très proprement afin que tout soit prêt à jouer, dès l’ouverture. Les dragons sont tellement choupis qu’on aurait apprécié les avoir en plus gros afin de pouvoir les admirer. Clairement, c’est top.

La mise en place est rapide et simple : chaque joueur se munit d’une tuile de départ qu’il place devant lui, et on éparpille ensuite l’ensemble des œufs de dragons face cachée autour de la zone de jeu.

Et c’est parti !

Dracofeu !

Chaque tour de jeu débute en révélant quatre dominos et en les plaçant entre tous les joueurs. Celui qui possède le Meeple dragon est le premier à choisir un domino. Il le place où bon lui semble sur son royaume. Il n’y a aucune contrainte de pose si ce n’est que l’une des faces du domino doit être en contact avec un autre de vos dominos.

Lorsque vous parvenez à associer deux paysages identiques (deux déserts, par exemple), vous pouvez alors piocher un œuf de dragon du désert et le placer à la jonction de vos dominos. L’œuf est alors retourné.

Si c’est un dragon, bravo : il comptera pour un point en fin de partie.

Si c’est une coquille vide, pas de point. Mais pour se consoler, le joueur gagne alors le Meeple Dragon. Ce sera lui qui choisira en premier un domino au prochain round… sauf si un autre joueur retourne un œuf vide après lui.

Une fois que tous les joueurs ont pris un domino, on défausse définitivement les dominos non pris (dans une partie à 2 ou 3 joueurs) et on en remet 4 nouveaux en place. Un nouveau round commence : il y en aura sept en tout.

La colère du Dragon !

Donc là, ami lecteur, tu te dis qu’y’a un souci. Tu te dis même que dans cette adaptation pour enfants, c’est avant tout la chance de pioche qui va déterminer ta victoire ou non. Et en tant que fan de Kingdomino (car tout le monde n’est pas Ludivine), tu commences à t’insurger. « Oui, mais euuuh, c’est de la trahison : tous ces tokens qu’on pioche, ça rend le jeu totalement random, c’est trop nuuuul ! ».

Oui, mais voilà : je vais te calmer direct, avec tout le respect que je te dois. Parce que là, on parle quand même d’un jeu de Nono Cathala, j’te f’rais dire. Et l’Bruno des montagnes y va pas laisser sortir un truc purement random de sa hotte en disant aux joueurs : « hey, on joue au pif et on ferait comme si c’était cool, d’façon y’a des dragons ». J’veux dire : l’Bruno, il a des dizaines et des dizaines de jeux à son cheptel, et il sait en général de quoi qu’y cause.

Donc on rembobine le film et on ajoute un élément que j’ai sciemment omis d’indiquer, pour créer mon petit effet dramatique qui va bien. Mouahahaha, toussa.

C’est assez rapide à expliquer en fait, et terriblement efficace.

Le Smaug nous enfume !

Comme je vous l’ai dit, il y a plusieurs environnements différents. Et figurez-vous qu’il y a 7 dragons à trouver par environnement. C’est-à-dire 7 dragons de la forêt, 7 dragons des montagnes, 7 dragons des volcans, 7 dragons des glaces, etc.

Vous suivez ? Oui ? Parfait.

Il y a 7 dragons à trouver par environnement, donc. Mais voilà : il n’y a PAS le même nombre d’œufs.

Si je vous dis qu’il y a 14 œufs du désert, par exemple, vous calculez rapidement que vous avez une chance sur deux de tomber sur un bébé dragon lors de la pioche. Mais si je vous annonce ensuite qu’il n’y a que 9 œufs des volcans, alors cela signifie que vous avez plus de deux chances sur trois de piocher un dragon plutôt qu’un œuf vide quand vous associez deux volcans. Haha, vous ne l’aviez pas vue arriver, celle-là, hein ?

Et là, deuxième round, vous allez me dire : « bah y’a qu’à se concentrer sur les volcans, alors ? »

Et je vous répondrai que c’est une super idée, mais que si l’on trouve 13 environnements « Désert » sur les dominos, il n’y a en tout et pour tout que… 8 environnements volcaniques (et qu’ils vont être probablement trèèèèèèèèèès demandés).

Le nombre d’œufs est donc proportionnel au nombre de terrains associés. Plus vous aurez de chances de transformer votre terrain en dragon, et plus la foire d’empoigne risque d’être violente. Donc oubliez toute notion de randomitude : Dragomino sait parfaitement où il va, et jusque où il compte vous emmener.

Et alors que vos yeux s’embuent soudain de larmes, vous ressentez ici toute l’élégance d’un jeu typique de Bruno Cathala rencontrer la fantaisie d’un jeu de Marie et Wilfried Fort. Une association qui fonctionne à plein et qui permet de créer un nouvel incontournable dans le monde du jeu de société pour enfants.

Oui oui, j’assume.

Ingénieux et addictif

Honnêtement, quel que soit l’âge auquel on y joue, le jeu est aussi addictif qu’ingénieux, au vu des pistes à suivre. N’oubliez pas que tout est joué face visible, et que vous savez toujours où en sont vos adversaires. Si votre voisin de gauche a tout misé sur les dragons de glace et qu’il a surtout obtenu des coquilles vides, cela veut dire que c’est le bon moment pour tenter d’explorer un peu les œufs de glace vous aussi. Vos adversaires se battent comme des chiffonniers pour explorer des volcans ? Laissez-les s’écharper et tentez votre chance auprès des dragons des plaines, que personne ne semble vouloir.

Le nombre de stratégies qu’il est possible de mettre en place est conséquent, et une bonne lecture du jeu en temps réel vous permet d’avoir une belle petite idée des terrains encore fertiles, surtout dans les 3 derniers tours de jeux. Faites le total des dragons de chaque type découverts par les joueurs : il y en a déjà 5 ou 6 révélés ? Alors, partez sur autre chose !

Et le plus fort, dans tout cela, c’est que même si un enfant de 5 ans n’entend évidemment rien aux probabilités, il sent intuitivement que certains territoires sont plus payants que d’autres, et que la rareté des terrains est un enjeu stratégique majeur. Parvenir à transmettre des concepts aussi complexes (à cet âge) de manière aussi fluide et naturelle, c’est tout simplement remarquable.

Une variante pour les abreuver tous

Notons au passage qu’une variante permet de rendre l’approche du jeu un tantinet plus complexe, en valorisant les points d’eau. Certaines tuiles, en effet, présentent un point d’eau. Si vous parvenez à associer un (ou plusieurs) dominos comportant un point d’eau, vous pourrez alors piocher non pas un, mais deux œufs, et conserver celui qui vous arrange le mieux.

Encore une élégante manière de valoriser certaines tuiles par rapport à d’autres, et d’inciter à les choisir, car les terrains avec les points d’eau sont ceux avec le plus grand nombre d’œufs (déserts, glaces, plaines). De quoi revaloriser immédiatement ces territoires que vous aviez déjà prévu de délaisser. Intéressant, non ?

Un décompte des points simplissime

Le vainqueur est déterminé au bout de 7 tours de jeu, quand il n’y a plus de tuiles à piocher. Chaque dragon présent sur votre royaume compte pour un point, et le Dragon en bois rapporte également un point au joueur qui le possède. Le décompte est rapide et simple, même pour les plus jeunes. Les coquilles vides, quant à elles, départageront les éventuels ex aequo. Les scores sont souvent très serrés et se jouent bien souvent au point près. C’est à ce point vrai qu’il sera parfois tentant de prendre une coquille vide en fin de partie pour essayer de s’assurer un point « sûr », surtout si vous jouez en dernier.

La partie est courte, une quinzaine de minutes au plus… et l’envie de rejouer est immédiate.

Ce domino superflu qui fait tout le jeu

Après quelques parties, on entre peu à peu dans une autre dimension du jeu. On regarde de moins en moins le domino qui nous fait envie pour loucher de plus en plus sur celui qui serait indispensable à un adversaire mieux placé que nous. Ce fameux désert avec une oasis, avouons-le, ne nous servirait à rien. Mais si on le laisse entre les mains du joueur suivant, il pourra alors le placer de sorte à piocher quatre œufs et donc obtenir deux dragons. Voilà qui serait fort agaçant.

Vaut-il mieux tenter de scorer un dragon sur notre forêt, ou empêcher nos adversaires de marquer de gros points ? Dois-je tenter ma chance ou bloquer ceux qui pourraient la prendre ? De ces questions perfides surgit alors la véritable interaction du jeu. Car s’il est vrai que tout le monde joue un peu dans son coin, chacun sur son royaume, la sélection d’un domino au détriment d’un autre va considérablement influer sur le reste de la partie. Dans Dragomino, chaque coup est finalement très important, et la liberté quasi totale de placement (contrairement à Kingdomino) amplifie encore la responsabilité de notre coup à jouer.

Car si l’on s’amuse volontiers à aller un peu partout dans les premières parties, on découvre vite l’intérêt de tenter de jouer « à la Tetris », c’est-à-dire prendre le risque de ne pas scorer tout de suite, mais laisser des emplacements vides, synonymes de gros combos si l’on parvient à les remplir. Une marge de progression énorme donc, et la possibilité de s’amuser de plus en plus alors que l’on grandit avec le jeu, et que l’on découvre de nouvelles subtilités.

King vs Drago

Mais la question que tu te poses peut-être, ami lecteur, c’est de savoir si tu dois acheter Dragomino alors que tu as déjà Kingdomino. Cette question me pose question, justement, parce que je ne sais pas trop quoi te dire. J’ai cru lire ici ou là que Drago allait servir de passerelle vers Kingdo. Bah non, je ne suis pas du tout d’accord. Tout simplement parce que je trouve que Dragomino est, pour des enfants, bien supérieur à Kingdomino. Et que ce dernier a perdu, à mes yeux, l’essentiel de son intérêt. Certes les possibilités sont moins grandes, certes on ne se fatigue pas à compter des couronnes, mais la partie d’incertitude de la pioche le rend bien plus plaisant à jouer pour moi. Alors oui, c’est moins carré (dans tous les sens du terme) car il n’y a plus les contraintes de poses en 5×5, oui on quitte le monde de l’optimisation absolue pour rentrer dans celui des probas. Mais purée, qu’est-ce que ça fait du bien, même en tant qu’adulte, de voir Kingdomino sortir du « ah si je pose ça là je gagne ça » et devenir plus frais et plus spontané.

L’avis de Plateau marmots

Fusion réussie pour le trio Cathala – Fort. Intensément fun, ultra équilibré et fort élégant, Dragomino balaie nos appréhensions initiales d’un revers de griffe et s’installe directement au top 3 des meilleurs jeux de 2020. Pour ne rien vous cacher, je le préfère même à ses précédentes itérations tant son apparente simplicité dissimule en fait un trésor de réflexion. Très rapide à jouer (7 dominos à poser, ni plus ni moins), il permet de jolies combinaisons et des coups d’éclat assez incroyables, alors que l’on approfondit les subtilités du jeu au fil du temps. Les plus stratèges s’amuseront même parfois à se réjouir de trouver une coquille vide pour pouvoir jouer en premier le round suivant et choisir LA tuile qui leur permettra de gagner plusieurs dragons en une fois… ou de bloquer leurs adversaires. Dragomino est un pur régal pour les enfants, leur permettant de découvrir les délices du jeu de placement de manière aussi simple qu’intuitive, dans un monde fantasy de surcroit.  Fort de son gameplay tout en épure et efficacité, il associe le frisson de la pioche aux délices de la stratégie. Incontournable, tout simplement.

On aime

  • Une revisite qui dépasse l’original (oui, j’assume)
  • Addictif et intense
  • Parties rapides et nerveuses
  • Aussi fun à 5 ans qu’à 50
  • Les probabilités distillées en douce
  • Terriblement subtil

On aime moins

  • Ceux qui ne digèrent pas la pioche vont hurler 

Le trouver

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