Entretien Paul Mafayon

Par une belle journée de printemps, je décide de faire du rangement dans ma ludothèque bien en désordre. Tellement en désordre que certains jeux ne sont pas rangés sur la tranche mais à plat… et ça, chaque fois que l’équipe vient boire un coup à la maison, Mathieu fait sa petite remarque « Je ne comprend pas qu’on puisse ranger ses jeux ainsi ! ».

Bref, en regardant de plus près mes boîtes, je me suis rendue compte que j’avais pas mal de jeux illustrés par Paul Mafayon. Et là, éclair de girafe, je me suis souvenue que cette année on voulait mettre en avant les illustrateurs sur Plateau Marmots… Je pourrais peut-être lui proposer une interview. Autant il accepte! J’ai donc appelé les esprits de girafons et je suis entrée en communication avec Paul Mafayon pendant qu’il se brossait les dents. Je vous fais un petit retour de notre discussion et je vous offre en exclu le brossage de dents d’un illustrateur… la classe non ?

Plateau Marmots : Paul Mafayon bonjour et merci de me recevoir dans votre salle de bains. Je vous laisse vous présenter en quelques mots.

Paul Mafayon : Bonjour, j’ai 42 ans, père de 3 enfants et je vis de ma passion, l’illustration.

Plateau Marmots : Je pense que là vous venez de faire rêver une grande partie de nos lecteurs. Vivre de sa passion c’est le top ! Vous le dites donc vous avez pour passion l’illustration, comment êtes vous devenu illustrateur? Qu’est-ce qui vous a donné cette envie?

Paul Mafayon : Je n’ai pas l’impression d’être devenu illustrateur… Un jour, des gens ont accepté de me rémunérer pour quelque chose que je n’avais jamais cessé de faire depuis l’enfance. Donc là, la question serait peut être plutôt celle-là: comment ce jour est arrivé? J’imagine le jour où mes compétences en la matière ont atteint un niveau satisfaisant ^^
Simone disait :”On ne naît pas femme on le devient” Et bien en ce qui me concerne, j’ai le sentiment d’être né illustrateur.

Plateau Marmots : Wow, qui sait, une fée est sûrement passée par là ?! Plus précisément comment êtes-vous devenu illustrateur de jeux?  

Paul Mafayon : J’ai fini mes études, fait un stage dans une société de jeux vidéo web, à l’époque de la bulle internet. Depuis, je n’ai plus quitté le secteur de l’illustration de jeux. C’est aussi simple que ça. Ah, et un petit détail important, je n’ai jamais cessé de dessiner. Le seul conseil que je donnerais c’est : dessiner, encore et toujours, ne jamais s’arrêter. Sans ce paramètre important, toute la théorie ne vaut rien. Elle ne sert que pour analyser et adapter sa pratique.
On me pose souvent cette question : “Comment puis je devenir bon en dessin?”
Dessine huit heures par jour, pendant des dizaines d’années, et tu deviendras bon. Et c’est vrai pour tout, en plus :).

PM : Effectivement, un peu comme les athlètes qui s’entraînent encore et encore. Qu’est-ce qui vous inspire quand vous créez un personnage, hormis le thème? 

Paul : On touche à quelque chose qui tient du mystère pour moi, l’inspiration est quelque chose d’incompréhensible. Elle est, enfin en ce qui me concerne, très capricieuse. Je ne sais pas d’où elle vient, ni comment la provoquer. Des fois, elle est là, forte, pressante et prolifique. Et puis elle s’évapore sans raison apparente.
Si je devais me risquer à dire quelque chose sur elle, je dirais qu’elle me semble liée au plaisir. Plus on a de plaisir et d’envie, et plus l’inspiration semble au rendez-vous. Je pourrais donc répondre à votre question en disant que c’est en cherchant à me faire plaisir, que je trouve l’inspiration.

PM : On sent que la passion vous porte. Avez vous un univers de prédilection ? Si oui, lequel ?

Paul : Non, c’est même l’inverse. Je cherche toujours à ne pas me spécialiser. Pour éviter de me retrouver enfermé dans des automatismes. A contrario, il y a des choses que je n’aime pas trop dessiner. La beauté par exemple. Cela m’ennuie profondément. Je préfère les personnages à trogne, la plupart du temps, je trouve que la beauté est plate. Qu’il est très difficile de faire passer quelque chose dans la représentation lisse d’un visage parfait.
J’aime les rides, les disproportions, les cicatrices… tout cela donne une dimension plus réel, profonde. Les visages, les corps nous racontent bien plus de choses quand on voit les stigmates du temps et des modes de vie sur eux.

PM : Quel est le jeu que vous auriez aimé illustrer?  

Paul : Le premier qui me vient c’est “Touché Poulet” de chez Ankama, j’aurais adoré dessiner les petites unités militaires anthropomorphiques que l’on retrouve dans le jeu.

PM : Avez vous des projets ludiques en cours ? 

Paul : Oui, mais je ne suis pas sûr de pouvoir en parler .

PM : Ok on se dira ça en off et on gardera le secret. Parlons maintenant plus précisément du jeu enfant. Quels sont pour vous les spécificités des illustrations du jeu pour enfant ?

Paul : Je dirais que la première de toutes est une aptitude prononcée à la stylisation. C’est à dire à simplifier la forme des choses pour ne faire ressortir que l’essentiel. Afin d’éviter toute distraction visuelle inutile. Cela permet aussi d’augmenter l’expressivité des personnages.
La deuxième, est sans doute d’aimer et de savoir associer les couleurs vives.

PM : Est ce que vous changez spontanément de style suivant l’âge minimum des jeux qu’on vous demande d’illustrer, ou vous faites plusieurs propositions à l’éditeur et le laissez choisir ?

Paul : Oui j’adapte toujours mon style au public cible. Mais je ne fais pas partie des illustrateurs qui pensent qu’il faille simplifier à outrance son style quand on touche un public jeune. Je le vois avec mes enfants (moins de 6 ans), ils aiment des choses que je trouve relativement complexe. Quand on voit l’esthétique des films d’animations, on se rend bien compte qu’on est pas obligé de se cantonner aux couleurs pastels et au rendu de volume simpliste. Par exemple, pour Troll et dragon (+ 7ans), j’ai très peu adapté mon style par rapport à un Bunny Kingdom, qui est, lui, un jeu famille à partir de 12 ans.

PM : Est ce qu’il y a des thèmes que vous vous interdiriez d’adopter ?

Paul : Je pense qu’à ce sujet les Editeurs sont bien plus frileux que moi. J’ai donc du mal à imaginer que l’on me propose un jour un thème qui puisse à ce point me rebuter.
Après, il y a des thèmes qui m’intéressent moins que d’autres, ils ont en général en commun une volonté de réalisme historique et esthétique. Cela laisse trop peu de place à la création et l’imaginaire pour rendre l’exercice séduisant à mes yeux.

PM : Avez-vous déjà été contacté par un éditeur pour un jeu ou est-ce que c’est vous qui démarchez les éditeurs?

Paul : On va dire que je me la raconte… et puis pour en avoir discuté avec des copains illustrateurs, je ne suis pas le seul.
Je ne contacte jamais personne. Je le faisais il y a plus de 10 ans. Maintenant je refuse en moyenne deux propositions de travail par semaine. C’est une chance, cela me permet de faire de vrais choix, en fonction des thèmes, des lignes éditoriales, mais aussi de la rémunération.

PM : C’est plutôt chouette de pouvoir avoir le choix… Question que je suis à présent un peu obligé de vous posez parce qu’on est “frère” de couleur de cheveux ^^ Les personnages sont souvent roux/rousses dans les jeux de société, une idée de où ça vient? (A part qu’on sauvera le monde évidemment hihihihihihihi)

Paul : Je me suis évidement déjà posé la question, et je suis quasi certain de la raison à cet étrange fait. C’est que les autres couleurs de cheveux, ne sont pas très intéressantes pour un illustrateur. Quand on passe à la couleur sur un dessin, le roux, donc le orange, est la seule couleur vive, réaliste qui puisse être utilisée pour faire des cheveux.
Le blond, est trop clair, et manque de contraste avec la peau. Et le châtain et le noir, sont trop foncé, et accroche moins le regard qu’un orange bien pêchu.
Après il y a peut être l’idée que l’on aime avoir des personnages qui sortent un peu de la norme…. mais je pense que c’est beaucoup plus simple que cela. C’est purement esthétique.
C’est d’ailleurs la même raison qui pousse les mangaka à mettre des cheveux bleus, violets ou rouges dans leur manga, c’est juste plus joli.
Comme l’histoire de la couleur de peau des Simpson ou de Hulk. Les Simpson sont jaunes pour des raisons économiques. C’est une couleur primaire, cela évitait à la production d’avoir a produire un mélange pour coloriser les personnages. Et Hulk dans les premiers albums était gris. mais les éditeurs voulaient lui donner une couleur plus flashy. En regardant les couleurs utilisées par les super héros déjà existants, ils ont choisi le vert, c’était la seule qui restait. Voila deux contraintes techniques, qui se sont avérées devenir les éléments primordiaux d’identités graphiques fortes.

PM : Paul un grand merci ! 

Comme on aime bien confronter les avis chez Plateau Marmots, on est allé rencontrer Alexandre Emerit auteur de Troll et Dragon illustré par Paul Mafayon. On a voulu avoir son avis d’auteur sur les illustrations de son jeu.

PM : Alexandre Emerit bonjour, merci de prendre le temps de nous répondre. Avez vous donné une directive sur les personnages de votre jeu ou avez-vous laissé la liberté à l’illustrateu

Alexandre Emerit : La direction artistique et les illustrations sont de la prérogative de l’éditeur, donc en tant qu’auteur je n’ai pas mon mot à dire sur le choix de l’illustrateur ou sur les illustrations elles-mêmes. Mais souvent, l’éditeur demande son avis à l’auteur, ce qui a été le cas avec Loki. Donc quand ils m’ont appris que ce serait Paul qui ferait les illustrations, j’ai sauté de joie ! La seule chose que j’ai proposé c’est qu’il puisse y avoir plus de personnages féminins que masculins. Ou au moins autant. Loki a proposé qu’il y ait deux personnages féminins et deux personnages masculins, ainsi qu’un animal (style chat botté, qui a un très grand succès auprès des enfants). Après, nous avons discuté de quels personnages il pourrait s’agir et Paul a fait les croquis. Je me souviens que le seul personnage qui n’ai pas été retenu soit un personnage dans le style “d’Esméralda”. Le dessin n’avait pas assez de caractère.

PM : Le résultat final est il proche de l’univers que vous imaginiez pour votre jeu?

Alexandre : Je n’avais pas imaginé d’univers particulier. Donc quand j’ai vu les dessins de Paul, je suis tombé à la renverse, tellement je les trouvais magnifiques. Loki avait pu faire jouer Paul et on ressentait bien les sensations du jeu dans les illustrations, notamment la couverture. J’étais aux anges. C’est vraiment super quand un illustrateur peut jouer au jeu avant de créer.

PM : Vous êtes-vous rencontrés avec l’illustrateur pour parler de votre jeu ou est ce que l’éditeur faisait le lien entre vous?

Alexandre : C’est l’éditeur qui faisait le lien entre nous, mais je me souviens avoir échangé avec Paul par mail. Il m’avait dit avoir pu jouer à Troll et dragon avec son fils et qu’ils avaient adoré le jeu, et que du coup, il était vraiment content de l’illustrer. C’était vraiment un chouette retour de sa part, qui m’est allé droit au coeur. J’ai pu rencontrer Paul après lors du festival de Cannes. Nous avons fait des séances de dédicaces ensemble. C’était de supers moments. Paul est adorable et on s’est bien marré. Le jeu étant rapide, je pouvais faire jouer les gens et leur apprendre les règles pendant que Paul dédicaçait leur boite. J’ai pu faire dédicacer la mienne et j’ai eu le droit à mon personnage préféré : la barbare peureuse.

PM : Alexandre un grand merci.

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