Test – Team Story

« Il était une fois, dans un pays magique, un chevalier-en-chef qui travaillait paisiblement dans son château tout en buvant une potion magique. Sa porte s’ouvrit soudain, et la rouquine flamboyante de Trolls et Dragons fit irruption, un artichaut à la main. Elle allait dire quelque chose, mais elle fut interrompue par une maman ourse qui portait un bonnet. Toutes les deux se regardèrent et décidèrent de lancer un sort pour transformer le rédacteur-en-chef en grenouille. Elles prirent la grenouille dans leurs mains et lui firent un sourire inquiétant.

– Bon alors, chevalier-en-chef vénéré, ce nouveau Loki, ça donne quoi ? »

Pouf pouf.

« Alors, heeuuu… Le chef, bah il était dans son bureau, quoi. Euh… en train de siroter un cocktail en faisant semblant de travailler, comme d’hab. Et pis là, sa porte s’ouvre et y’a une viking blonde et un ours en string qui veulent… euh… lui faire boire du jus d’artichaut ? Non, c’est pas ça, attendez. Ah oui, ils le transforment en crapaud et lui demandent…

– Mettez vous à table, Boss, Team Story, c’est bien ou pas ? »

Bon je vous rassure, le pitch original du jeu est bien plus réussi, puisqu’il s’agit ni plus ni moins d’une tornade magique (la même que celle qui sévit dans Talisman, probablement) qui a foutu le bordel dans la bibliothèque des livres de contes, dispersant leurs pages aux quatre vents. Il va donc falloir replacer les pages aux bons endroits, jolie métaphore pour nous dire qu’il va surtout falloir reconstituer une histoire inventée… le plus fidèlement possible.

Alors préparez vos imaginaires et affûtez votre mémoire : nous embarquons pour la plus magique des histoires !

Team Story est un jeu des Fées Hilares, pour 2 à 7 joueurs, à partir de 5 ans. C’est illustré par Chiara Galletti et édité par LOKI.

Les bons contes font les bons ennemis

Team Story est un jeu semi-coopératif, dans lequel chacun va aider les autres tout en essayant d’obtenir le meilleur score individuel possible. On pourra s’étonner de mettre un soupçon de compétition dans un jeu qui repose sur la narration, mais l’enjeu est ici de taille : s’assurer que les marmots prêtent une oreille attentive aux histoires inventées par les narrateurs. La concentration de chaque marmot et le respect porté aux histoires des autres sont bien souvent une garantie de jolis scores, et donc de victoires. Autant prévenir vos enfants : Team Story est un jeu qui certes laisse une belle place à l’imagination débordante, mais aussi au silence et à l’écoute des contes qui se créent au fur et à mesure. Un jeu à réserver sur un temps calme, donc, pour des parties complices et chaleureuses. Mais je vous rassure d’emblée : cela n’empêchera pas les sourires et les fous rires à l’énoncé de certains rebondissements loufoques. Loin de là !

Ouvrons le livre…

Le matériel de Team Story est particulièrement élégant et bien conçu, à une redoutable exception près, que l’on expliquera plus loin. Le jeu se compose de deux paquets de cartes, chacun dédié à un univers précis : aventure ou magie. Le jeu propose également un plateau de jeu modulable selon la difficulté choisie : les histoires pourront en effet être plus ou moins longues en fonction des envies ou du temps alloué aux parties. Un petit paravent, un sablier et un carnet de score complètent le matériel.

Revenons un petit moment sur les cartes, qui constituent l’essentiel du plaisir de jeu. Autant le dire tout de suite, en dépit de leur petit format, elles en mettent littéralement plein la vue avec des illustrations à la fois simples, inspirées et pleines d’humour, qui permettent de réveiller les imaginaires et d’improviser des histoires, aussi épiques que loufoques.

Chaque deck comprend 60 cartes pour autant de dessins uniques. Encore qu’à bien y regarder, on réalise rapidement que certains dessins sont très très proches, avec juste un mini détail qui change. Le but est clair : piéger les joueurs en les forçant à porter une grande attention aux détails. Le magicien a-t-il un chapeau sur la tête ou dans sa barbe ? La porte du château est-elle ouverte ou fermée ? Des détails qui auront toute leur importance quand l’auditeur devra choisir entre deux cartes très proches, plus loin dans la partie.

Et justement, mettons tout cela en place !

Des narrateurs, un auditeur…

Dans Team Story, les joueurs se divisent en deux équipes. L’un des joueurs sera l’auditeur, tous les autres seront les conteurs. L’un des conteurs, toutefois, endossera également le rôle de scribe. C’est lui qui aura la tâche de remplir la feuille de score au fil des manches, afin de pouvoir désigner un vainqueur final.

La partie compte autant de manches que de joueurs. Les manches se succèdent jusqu’à ce que chaque joueur ait incarné le rôle d’auditeur une fois. Les scores finaux seront alors comptabilisés.

Le jeu se met rapidement en place en choisissant l’un des decks thématiques, et en installant le plateau de jeu en fonction de la difficulté choisie. Le plateau permet en effet d’accueillir 6, 8 ou 10 cartes pour des parties plus ou moins complexes. Bah vi : plus le plateau peut contenir de cartes, plus l’histoire sera longue et complexe à mémoriser. Donc pour une première partie, commencez par 6, ce sera déjà bien.

Le narrateur/scribe prend le carnet de score et le paravent et les place devant lui.

Les joueurs prennent ensuite le deck de cartes, le mélangent, prennent les 20 premières et les disposent face cachée sur la zone de jeu. Chaque conteur prend alors 3 cartes en main, la partie peut commencer.

Il était une fois…

Le premier conteur choisit l’une de ses cartes, et s’en inspire pour raconter le début d’une histoire.

« Il était une fois, un chevalier-rédacteur-en-chef bouleversant de beauté, qui se promenait en culotte ».

Le joueur donne ensuite la carte au scribe, afin que ce dernier puisse noter le numéro de la carte sur la feuille de score. Le scribe place ensuite la carte sur le plateau de jeu, face cachée, afin que l’auditeur ne puisse la voir.

Le conteur pioche une carte pour compléter sa main, puis c’est alors au tour du conteur suivant, qui procède de même, poursuivant l’histoire ainsi commencée. « Comme il se promenait en culotte, la porte du château lui restait toujours fermée. »

La phase de conte se poursuit ainsi jusqu’à ce que le plateau soit complété avec les 6, 8 ou 10 cartes aux emplacements prévus. L’histoire sera alors terminée.

Alors, euh… ça raconte l’histoire, euuh…

À ce moment précis, tous les joueurs ramassent les cartes non utilisées, y ajoutent les cartes qui leur restent en main, ainsi que celles qui étaient sur le plateau. Les 20 cartes sont alors mélangées puis disposées face visible devant l’auditeur. Ce dernier doit alors retrouver, parmi les 20 cartes, celles qui ont été utilisées pour l’histoire. Mais attention, il n’aura que 60 secondes pour prendre les cartes qui lui semblent correspondre à l’histoire qu’il a entendue et, plus important encore, les mettre à la bonne place sur le plateau. Car il ne suffit pas de se souvenir qu’un chevalier se promène en culotte, encore faut-il savoir quand il intervient dans l’histoire. Et, comme on l’aura souligné plus haut, plusieurs cartes se ressemblent à dessin, semant volontiers doute et confusion.

Pour l’auditeur, chaque carte retrouvée rapportera 1 point, 2 si elle est à la bonne place. De leur côté, les conteurs gagneront 1 point par carte retrouvée, qu’elles soient correctement placées ou non. En fin de manche, l’auditeur est remplacé par l’un des narrateurs, et la manche suivante peut débuter.

Comme je l’indiquais plus haut, une fois que chacun aura été auditeur une fois, le score final est déterminé. Le joueur qui obtient le plus de points remporte la partie !

Le bonheur de raconter une histoire…

Commençons par les sensations de jeu, vraiment positives. Team Story séduit, évidemment, car il donne la parole aux marmots et leur permet de laisser libre cours à leur imagination en accumulant les images fortes et amusantes, leur permettant sans souci de mettre en place une narration inspirée avec un début, un milieu et une fin.

La mécanique du jeu est relativement simple, puisqu’il sera question de mémoriser une séquence narrative et de la retrouver ensuite en s’appuyant sur des visuels. Un mélange d’observation/identification et de mémoire, donc.

Les histoires ainsi générées sont souvent très amusantes, et permettent volontiers des développements plus tardifs, une fois le jeu terminé. Le fait d’avoir deux univers très différents à dispo est une excellente idée, d’autant plus qu’il est possible de les mélanger. Il est donc toujours très plaisant d’être conteur ou auditeur, et de voir défiler devant nous ces personnages que l’on place dans des situations rocambolesques. De ce point de vue, le jeu est une réussite et permet des instants de jeu assez incroyables.

Oui, mais voilà, des limites se dessinent hélas assez rapidement.

…pour compter des points ?

Comme je le disais en intro, le jeu est semi-coopératif, dans le sens où il n’y aura qu’un vainqueur. Et cette victoire passe par un carnet de score, plutôt indigeste à manipuler. En effet, le scribe aura la lourde tâche de noter les initiales de chaque joueur mais surtout le numéro de chaque carte au fil de la partie, ce qui n’a rien d’évident pour des enfants de 5 ans, âge indiqué sur la boîte. Le truc avec les jeux LOKI, c’est que jusqu’alors, l’âge indiqué correspondait à celui où l’enfant pouvait jouer en toute autonomie au jeu. Ici, clairement, il faut entendre 5 ans « en compagnie d’un adulte ou d’un joueur plus âgé qui tiendra le compte des scores pendant la partie ».

Mais surtout, la présence de cette feuille de score – pas super intuitive – est assez étonnante quand on la compare, par exemple, à la piste de score de Fabulia (qui repose peu ou prou sur le même principe) et qui permet d’y voir clair à tout moment. 1 point, j’avance le pion de ma couleur d’une case. N’aurait-il pas été possible de simplifier un peu cette saisie fastidieuse pour une mécanique plus simple et kids-friendly ?

Parce que, par exemple, si vous êtes le seul adulte et que vous jouez avec des enfant de 5 – 6 ans, cela suppose que l’un d’entre eux deviendra obligatoirement Scribe au moment où vous deviendrez auditeur. Et cela leur demandera donc d’écrire les chiffres de chaque carte sur un carnet de score tout riquiqui. Un peu compliqué, non ? Donc soit l’adulte est hors de la partie (ce qui n’est pas très « Loki »), soit Team Story demande la présence d’au moins deux « grands » parmi les joueurs, ce qui n’a rien d’impossible à mettre en place, mais il vaut mieux être au courant.

Des histoires bridées ?

Mais le souci du score va au-delà du carnet, finalement. Car plus les conteurs vont laisser leur imagination s’envoler pour raconter des histoires, et plus l’auditeur aura du mal à trouver la carte adéquate au milieu de cartes qui se ressemblent, surtout en temps limité ! Cela en revient à dire que si l’on veut gagner, il ne faut pas tant raconter une histoire que décrire le plus précisément possible la carte que l’on a sous les yeux, en limitant au maximum toute libre interprétation. Et du coup le jeu devient de facto un « team memory » davantage qu’un « team story ». Ça n’a rien de déplaisant à jouer, mais ce n’est pas l’envie que l’on a, au départ, devant une telle mise en place qui respire le conte et le narratif.

Car le jeu va bel et bien au-delà de lui-même et transcende la simple mémorisation de séquence de cartes à restituer dans l’ordre. Il donne envie de déployer des histoires inventives et drôles. Quel dommage, du coup, de se voir exposer à une « sanction » de score, tout simplement, car dans le feu de la narration on a oublié de préciser si la porte du château était ouverte ou fermée !

Et c’est un peu l’impression que l’on a parfois, au fil des parties… Vient immanquablement le moment où l’on ressent le besoin de ne plus « jouer pour la gagne », mais tout simplement pour le plaisir de raconter, d’imaginer et de partager des histoires uniques et éphémères. Et c’est dommage d’aller ainsi presque contre le jeu lui-même pour lui permettre d’atteindre ce pour quoi il semble fait à l’origine : raconter, partager, ressentir, sans vraiment chercher à savoir qui gagne à la fin.

Tout le reste, heureusement, est idéal : de l’idée de départ à la direction artistique qui est une pure merveille, tous les éléments sont réunis pour des sessions de jeu extraordinaires. Dommage qu’il faille parfois s’affranchir du jeu lui-même pour aller plus loin.

Notez évidemment que le plaisir de jeu sera présent en suivant scrupuleusement les règles et en jouant la carte « mémoire » plutôt que celle de l’imaginaire, mais ce ne sera pas vraiment la même chose. De notre point de vue, il y avait sans doute quelque chose à creuser pour permettre aux marmots d’aller plus loin.

Des variantes pour varianter

Les Fées Hilares, dans leur infinie bienveillance, proposent tout de même quelques aménagements du jeu, afin de simplifier – mais surtout de complexifier – les parties. Elles proposent évidemment d’adapter la taille du plateau à l’âge des joueurs, de proposer plus ou moins de cartes en jeu (pour compliquer la vie de l’auditeur, mais aussi de mélanger les univers (les cartes le permettentes grâce à un astucieux système de chapitrage). Quelle sera la réaction d’un explorateur devant le chevalier qui protège le Graal… en culotte.

On ne peut qu’espérer voir arriver d’autres decks de cartes avec de nouvelles possibilités (SF, super héros, sport…) à la manière de Story Cubes.

L’avis de Plateau Marmots

Au final, Team Story est un titre rafraîchissant qui s’appuie sur de l’invention d’histoires pour reconnaître et restituer une séquence de cartes. Un jeu qui s’inscrit donc entre coopération, narration et mémoire, servi par une direction artistique particulièrement inspirée. Pour autant le jeu n’est pas totalement exempt de défauts, notamment par son approche compétitive et son scoring laborieux, qui sabote parfois sa propre philosophie.

Mais peu importe au final, car Team Story a surtout la bonne idée d’être avant tout un jeu dont vous pouvez faire ce que vous voulez. Vous pouvez le prendre tel quel pour y découvrir un jeu de mémoire réussi, qui viendra douloureusement titiller votre manque de phosphore quand vous vous amuserez à mettre un plateau de jeu en 10 cases, ou faire totale abstraction du score pour inventer vos propres règles narratives. Les illustrations permettent de se projeter dans de délicieux univers tantôt héroïques, tantôt burlesques, que les enfants ne manqueront pas d’adorer. Mais on ne pourra s’empêcher de penser que le jeu pouvait aller beaucoup plus loin en mettant davantage le curseur sur l’imaginaire que sur la mémoire, et en simplifiant son carnet de score, finalement assez peu adapté aux marmots de 5-6 ans. Team Story est donc un jeu à jouer, mais surtout à adapter selon vos envies, afin de ressentir le plaisir simple d’écouter vos marmots se perdre dans d’innombrables histoires.

On aime

  • Une idée originale
  • Un jeu narratif plutôt malin
  • Le respect de la parole des autres valorisé
  • Un direction artistique irréprochable
  • Plein de possibilités de jeux
  • Les histoires des marmots

On aime moins

  • Un carnet de score indigeste
  • Peu jouable sans plusieurs “grands” pour gérer le scoring
  • La mémoire valorisée sur l’imagination, bof

Le trouver

Fiche Technique

Team Story

  • Un jeu des Fées Hilares
  • Illustré par Chiara Galletti
  • Pour 2 à 7 joueurs
  • A partir de 5 ans (mais plutôt 7 ans en autonomie).
  • Edité par LOKI

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