Test – Sherlock Holmes – Le jeu dont VOUS êtes LES héros

Un mercredi comme les autres à la rédac. Le temps est plutôt maussade pour un mois de juin, la moitié des collègues ne travaille pas aujourd’hui et la porte fermée du bureau du rédac’chef laisse passer quelques petits ronflements discrets d’après-repas. Comme le comparse habituel Pixies est au téléphone et pas dispo pour un de ces débats habituels dont il a le secret (« pour ou contre le maillot de foot à un dîner de famille ? »), je farfouille parmi les sorties annoncées de nouveaux jeux afin d’essayer de trouver la prochaine pépite à chroniquer pour Plateau Marmots. Et il s’agit cette semaine de pas mal de nouveautés de jeux d’énigmes. Entre les Deckscape, Decktectives, Escape Books, Escape Quest, Unlock et autres Exit et d’autres que j’oublie, le genre a définitivement pris une place importante dans le marché du jeu. Mais pour les enfants, alors ?

Pour les enfants, l’exercice est plus difficile. Il faut des énigmes accessibles, attrayantes, une vraie histoire que l’on puisse vivre, mais il faut également que l’adulte accompagnant ne s’ennuie pas trop. Car on connait nos chères têtes blondes, brunes et rousses : si un adulte ne les suit pas dans l’aventure, c’est de suite beaucoup moins drôle.

Et notre chef, dans son infinie perspicacité ronfleuse, l’a bien compris car déboulant dans mon bureau tandis que je réfléchissais à la question, il me lance : « Coco ! Réveille-toi ! On n’est pas là pour compter les moutons ! Je sais que tu aimes les jeux d’énigmes et j’ai une mission pour toi : tu vas jouer en famille à Sherlock Holmes – Le Jeu dont VOUS êtes LES Héros ! de Blue Orange et tu vas me pondre un article dessus ! Thèse, antithèse, synthèse, je veux la totale ! Allez, je te laisse, je dois réfléchir à un truc ! » et de repartir aussi vite qu’il est venu.

Le jeu étant donné pour 8 ans et plus, et mes victimes habituelles de cet âge n’étant pas disponibles en ce moment, je m’interroge : pourquoi moi ? Avec à la maison deux ados de 13 et 15 ans et un tout mini riquiqui de 9 mois, je ne suis pas trop le public cible. Mais le chef a peut-être une idée derrière la tête. Je file droit à la réserve de jeux de la rédac pour récupérer le précieux et la famille se lance dans l’aventure.

 

Alors, tu nous en dis plus ?

Sherlock Holmes – Le Jeu dont VOUS êtes LES Héros, qu’on va appeler « Sherlock Holmes – le jeu » pour le reste de l’article, est un jeu édité par Blue Orange et Makaka Editions. Créé par Ced et illustré par Grelin, ce jeu s’adresse à 1 à 4 enquêteurs à partir de 8 ans et est constitué de 4 bouquins moyen format, et un carnet de missions qui tiennent dans une boîte assez lourde à rabat magnétique.

A l’ouverture, le carnet de missions nous accueille, ainsi qu’une petite présentation rapide de 4 jeunes gens dans le rabat. On comprend vite qu’on va pouvoir incarner un très très fort, un très très perspicace, une très très agile ou une championne du déguisement. Le matériel est simple, de bonne facture, les livres sont présentés sous forme de bandes dessinées et les numéros des cases permettent de naviguer dans l’énigme.

Les illustrations, simples et très carrées, ne correspondent absolument pas à ma sensibilité artistique. En revanche, elles sont dynamiques et permettent de visualiser rapidement les éléments importants d’une case. Important pour les plus jeunes joueurs, assez dans le style des BDs de leur âge, mais pas vraiment un plaisir pour mes yeux d’adulte. Impression d’efficacité, donc, à défaut de claque visuelle. Les deux ados de la table, nourries aux mangas, partagent le constat.

Le livret de missions regroupe sur une page écrite en tout petit les principes du jeu. Petite remarque ici : j’ai de la chance, je ne souffre pas encore de problème de vision de près. Mais les parents des enfants de 8 ans et plus vont peut-être devoir sortir les lunettes pour lire les règles du jeu. C’est écrit 30% plus petit qu’un livre de poche. Bon courage. Ou sinon, si vous disposez d’un jeune vigoureux à la vision parfaite, c’est le moment idéal pour lui demander de lire les règles. Ça vous évitera d’avoir à les lui répéter ensuite.

Comme nous sommes 4, nous nous attribuons chacun un personnage, lisons la première mission sur les 4.

 

Et vogue la galère !

Et je ne croyais pas si bien dire.

La première mission, une mission d’initiation, est tout sauf passionnante.

Attention, spoiler : si vous voulez vous préserver le plaisir de la découverte, je vous invite à sauter le paragraphe suivant.

Pour les autres, la première mission consiste à errer de rue en rue pour essayer de rejoindre un lieu sur une carte et délivrer un message. Et là, premier drame. On constate qu’on est nuls en lecture de carte. Alors, bon, nuls… en vrai, vous pouvez me lâcher au milieu d’une ville comme Tokyo où les rues ne sont pas numérotées comme les nôtres avec juste un bout de carte sali, je trouverai mon chemin. Mais dans Sherlock Holmes – le jeu, j’ai la désagréable impression, et les autres avec moi, que le plan général ne correspond pas à ses déclinaisons dans les livres individuels. Donc on se dit « tiens, c’est le sud, allons par là ! » et en fait, ce n’est pas par là. Donc on passe trois bons quarts d’heure à essayer toutes les rues de tous les croisements pour finalement arriver au bon endroit. Pénible. Mais c’est sûrement parce qu’on est nuls. En tout cas, ça commence bien.

Nous décidons de donner une deuxième chance au jeu en essayant la fois suivante la mission numéro 2. Bien évidemment, le pitch est tout à fait classique, pour un juste dosage d’aventure accessible pour les marmots. Je ne vais pas ici rentrer dans les détails des missions mais je vais vous raconter comme nous avons vécu la 2ème mission. En résumé, dans le sang, la sueur, et les larmes.

A ce point ?

Chaque personnage ayant ses capacités, les livrets individuels ne présentent pas tous les mêmes infos. Par exemple, le perspicace verra des choses que les autres ne verront pas, l’acrobate sera le seul à pouvoir faire certaines actions. Je trouve ce twist plutôt ingénieux et ça permet d’éviter le phénomène du joueur alpha qui dirait à tous les autres quoi faire. Là, chacun a sa partition et peut apporter des informations que les autres n’ont pas. Bon, à moins de 4 enquêteurs, malgré ce que le carnet de règles raconte sur les multiples façons de résoudre une énigme, on peut s’interroger sur comment on finit par y arriver. Mais nous étions 4, donc la question ne s’est pas posée. Enfin, pas au début, du moins.

Pleins de bonne volonté, nous suivons donc la progression de l’histoire, jusqu’au moment où le groupe doit se scinder en deux. Les deux ados partent explorer d’un côté et les adultes de l’autre. Le truc, c’est que nous avons 25 minutes avant qu’un truc terrible nous tombe sur le coin de la figure. Temps réel, donc, comme dans certaines vraies escape rooms. Une bonne idée pour les enfants de 8 ans et plus ? Je ne suis pas sûre, certains réagissant très mal à la pression du temps.

De notre côté, en tout cas, l’habituée que je suis des énigmes de tous poils se balade tranquillement d’une énigme à l’autre, tandis que mon partenaire pour l’occasion, moins habitué peine un peu plus. Oui mais… c’est quand même un adulte. J’ose à peine imaginer si ç’avait été un enfant de 8 ans. Certaines énigmes sont définitivement trop dures pour eux.

De l’autre côté de la table, ça commence à s’agiter plus fort et les noms d’oiseaux pleuvent. Les ados ne comprennent pas certaines instructions et finissent par se fâcher. Tant et si bien que la cadette, outrée des réactions de sa sœur, quitte tout simplement la table. Alors, ok, ce sont des ados, c’est la période de l’ultra sensibilité, l’une malmène l’autre et vice versa. Mais sur un jeu à partir de 8 ans faute de comprendre les règles, on est quand même en droit de s’interroger.

Je préfère d’ailleurs balayer tout de suite les doutes que toi, petit lecteur, pourrais avoir en lisant ces lignes : elles sont standards, mes ados, ni plus bêtes ni plus intelligentes que d’autres de leur âge, et se sont déjà comportées très honorablement dans de vraies salles d’escape. Par contre, elles sont soupe au lait, mais ce n’est pas vraiment la question ici.

La suite de l’expérience est bien évidemment gâchée. Les deux filles se font engueuler, on finit la mission à 3, sur une fin parfaitement conventionnelle.

Ce qui devait être un bon moment en famille finit en eau de boudin. Et je n’ai plus eu envie de ressortir le jeu.

Et pour la suite ?

Mignonne, la cadette a proposé de jouer quand même, parce que c’est pour Plateau Marmots et qu’il faut écrire l’article, Maman, et promis Alice et moi on ne va pas se fâcher cette fois-ci. Mais je trouve pour ma part qu’il y a trop de bons jeux dans le genre pour perdre du temps sur celui-là.

Entendons-nous bien : je conçois toute la difficulté qu’il y a à trouver un juste équilibre entre l’attrait pour les enfants et celui pour les adultes, et je ne sais même pas si c’est possible de l’atteindre, tant les différences en termes de logiques, de connaissances et de réflexes cognitifs sont énormes entre les enfants et les adultes. C’est tout aussi difficile, comme exercice, que faire un quizz qui puisse réunir autour de la table des enfants et des adultes. Là, le jeu oscille entre une trame simple pour les enfants, et certaines énigmes qui sont bien trop difficiles pour eux.

Et qui ne sont même pas spécialement intéressantes pour les adultes. Vous voulez un exemple ? « Qu’est ce qui était noir, devient rouge et finira blanc ? ». Vous l’avez ? Parfait. Mais est-ce que votre enfant de 8 ans l’aura sans indice, même avec le dessin où on voit une cheminée et des béchers et des tubes à essai ? Surtout sachant que tout le monde n’a pas les mêmes indices en fonction de son personnage. Ou ce moment où il faut convertir des unités de mesure. Savoir que ce sont des unités de mesure. Connaître les règles de proportionnalité. Gérer des nombres à virgules.

Et en conclusion ?

C’est à la fois hyper simple et hyper compliqué : je vous déconseille vivement de laisser Sherlock Holmes – le  jeu entre les mains d’enfants seuls, pas avant un certain âge. Mais pas après un certain âge non plus car sinon l’histoire n’a rien de palpitant ou de vraiment engageant. En fait, j’ai vraiment du mal à conseiller le jeu, car pour moi il échoue à trouver son public.

Il aurait peut-être fallu, sur un tel jeu, comme j’ai pu le voir dans certains quizz, séparer ce qui était pour les enfants de ce qui était pour les adultes. Et encore, même là, la pénibilité de la mission 1 ne s’adresse vraiment à personne.

En fait, dans Sherlock Holmes – le jeu, en tant qu’adulte, soit on se sent très bête, soit on s’ennuie. Et quand on a 8 ans, j’imagine qu’on trouve l’histoire chouette et certaines énigmes sympas, et le reste du temps, on regarde le jeu passer sans nous.

En résumé, promesse non tenue.

Heureusement, votre marmot va grandir, et vous allez pouvoir jouer avec lui à Unlock ! ou Exit. Et c’est quand il résoudra facilement ce que vous n’avez pas compris que vous pourrez commencer à vous inquiéter. Pour l’heure, le genre énigmes pour les 8+ n’a pas encore vraiment trouvé de porte-étendard. Ou en tout cas, ce n’est pas Sherlock Holmes – le jeu dont VOUS êtes LES héros. Visez plutôt Kuala, du même éditeur, à la fois bien plus simple… et paradoxalement plus abouti.  

On aime :

  • Le matériel efficace et de bonne facture
  • Le concept de “chacun son livre” adapté aux compétences des personnages

On aime moins :

  • Les énigmes pas accessibles pour les 8 ans
  • Une histoire conventionnelle
  • Le carnet de missions écrit en tout petit
  • Les enfants qui se disputent

Fiche technique

Un jeu de Ced

Illustré par Grelin

Edité chez Blue Orange

Pour 1 à 4 joueurs

A partir de 8 ans

Pour aller plus loin

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