Test – Le monstre des couleurs

Quand il s’est levé ce matin-là, le monstre des couleurs n’était clairement pas dans son assiette. Il a renversé son bol de chocolat par terre. Il a mis ses chaussures du mauvais pied. Et il était soudain tout content que le soleil sorte des nuages. Et tout à coup très triste en voyant une feuille morte tournoyer dans le vent. De manière inexplicable, il se sentait tour à tour bougon, heureux, effrayé et serein. Les émotions virevoltaient en lui, papillonnaient dans son esprit, fugaces et indéfinissables. Le monstre des couleurs était confus, perdu dans une immensité de sensations qui se répondaient les unes les autres en un feu d’artifice d’humeurs qui ne lui laissaient aucun repos. Il décida donc d’aller voir son amie, la petite fille, afin qu’elle puisse l’aider à mettre de l’ordre dans tout cela…

Le monstre des couleurs est un jeu de Josep M. Allué et Dani Gomez, illustré par Anna Llenas. Jouable de 2 à 4 joueurs, à partir de 4 ans, il est édité par Purple Brain.

 You’re not the only one with mixed emotions

Il est parfois très compliqué de trouver les mots justes pour parler des jeux les plus simples. Car nous sommes dans une époque où le jeu de société enfant est plus populaire et diversifié que jamais. Et la simplicité, l’épure, semble peu à peu s’effacer, bousculée par l’ampleur de projets plus spectaculaires les uns que les autres. Au vu des figurines, cartes colorées et plateaux de jeu en 3D, les marmots sont ravis, les parents ont l’impression d’en avoir pour leur argent. Une application smartphone pour boucler le cahier des charges, un financement participatif, et zou, sous le sapin. 

Alors oui, cela fait aussi partie du boulot du rédacteur/testeur que de savoir remettre les choses en perspective et les replacer dans leur contexte. Car Le monstre des couleurs n’est pas tout à fait un jeu de société comme les autres. Il est à la fois plus simple et plus ambitieux que la plupart des jeux sortis depuis bien longtemps. C’est un jeu simple, oui, et certains lui reprocheront peut-être. Mais c’est surtout un jeu qui livre ce que les petits joueurs lui apportent. Des mots. Des morceaux de phrases. Des idées, souvent confuses, toujours essentielles. Et dans un équilibre parfait, Le monstre des couleurs se fait volontiers jeu de mémoire rassurant et support de confidences chuchotées. Simplicité et profondeur.

Pas facile à décrire, vraiment. Mais essayons.

La couleur des émotions

Commençons par le commencement : Le monstre des couleurs est une déclinaison directe de « La couleur des émotions », un album très populaire publié en 2012 par Anna Llenas, une illustratrice espagnole. Cet album dédié aux enfants de 3 à 5 ans raconte l’histoire d’un monstre un peu mal dans sa peau, tout barbouillé de couleurs, qui ne parvient plus à savoir où il en est. Son amie, la petite fille, va donc l’aider à explorer chaque émotion ressentie en lui associant une couleur : rouge pour la colère, jaune pour la joie, noir pour la peur, etc. Chaque couleur ainsi isolée est enfermée dans un petit bocal, afin de ne plus être mélangée avec les autres. L’émotion peut ainsi être comprise et le monstre peut alors y voir clair dans ses ressentis.

La couleur des émotions est typiquement une « histoire du soir » qu’on lit au calme, en tête à tête, ou un album que l’on sort justement en cas de surcharge émotionnelle soudaine que l’enfant a du mal à juguler. Souvent à cause d’un camion rouge. Faudrait interdire les camions rouges. 

Si beaucoup de livres jeunesse abordent la question des émotions, peu ont connu autant de succès ces dernières années. Là encore, la simplicité extrême de l’album, dans son approche comme dans son trait, le rend aussi universel qu’indispensable.

Disponible dans une version « classique » et une version « pop up », La couleur des émotions (éditée par les éditions Quatre Fleuves) est un bijou de littérature enfantine qui vous ouvrira sans doute bien des discussions avec vos enfants. Ayez-en un à portée de main : vous aurez toujours plaisir à le lire avec vos marmots.

Et hop, je sors de l’album !

Le Monstre des Couleurs a donc réussi à s’extraire des pages de l’album pour s’installer sur un plateau de jeu. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le jeu est tout simplement magnifique. L’ensemble du jeu reprend à 100 %le style graphique de l’album, et devient de fait un prolongement naturel de l’histoire.

La boîte se compose d’un plateau de jeu représentant 6 couleurs/émotions, deux étagères, des petits flacons en carton recto/verso, des jetons de couleur représentant les émotions, deux personnages et un dé.

Comment vous dire ? C’est beau, c’est putain de beau, et ça donne littéralement l’impression de jouer dans le livre. Mention spéciale aux deux personnages, aussi grands que bien réalisés. Les marmots adorent les prendre en main, jouer avec, les faire papoter entre eux, etc.

De son côté, la règle fait elle aussi très fort et étant d’une clarté exemplaire. Nec plus ultra : elle s’adresse directement aux parents et éducateurs, en leur proposant plusieurs idées pour aborder le jeu de la manière la plus adaptée possible à leurs enfants. C’est vraiment bien vu !

Dans quelle étagère ?

Le seul bémol que j’apporterais à ce matériel très réussi, ce sont les deux étagères en carton qui soutiennent les bocaux. Sur mon exemplaire, elles tiennent assez mal et, comme je l’indique dans mon unboxing vidéo, elles ont tendance à se casser la binette assez facilement. Une pointe de colle a résolu le problème, à ceci près que la taille des étagères est prévue pour faire rentrer quatre bocaux pile-poil. Mais pour des enfants de 4 ans, le « pile-poil », c’est clairement un peu juste.

Le souci, c’est que le jeu repose intégralement sur le fait qu’on ne sache pas ce qui se cache au verso de chaque bocal. Si l’étagère s’écroule ou si l’enfant fait tomber les bocaux, les risques sont grands pour que la partie soit un peu gâchée. Les étagères ne sont pas indispensables au jeu, certes, mais s’en passer serait dommage. Quelques millimètres de plus auraient été bienvenus pour que la manipulation soit plus aisée. Tant pis.

Mise en place

Alors que les parents seront en extase devant le matos, les marmots seront en train de piaffer pour jouer. Normal. Alors, lançons le dé et allons-y.

Le but du jeu est de permettre au monstre des couleurs d’y voir clair dans ses émotions en lui permettant de les isoler. Chaque émotion doit donc être placée dans le bocal adéquat. Le jeu est collaboratif : tous les joueurs sont dans la même équipe et vont ensemble tenter d’aider le monstre des couleurs. 

Pour jouer, il est nécessaire de mélanger les bocaux et de les disposer sur les étagères de sorte que l’on ne puisse en voir le verso. Cinq d’entre eux sont en effet décorés d’une couleur/émotion, et trois sont décorés de gribouillages indiquant que les émotions sont encore emmêlées.

Les jetons émotions sont disposés chacun sur la case/couleur correspondante, et les pions Monstres des couleurs et Petite Fille démarrent la partie sur la case rose.

On respire un grand coup, on met la radio sur Emotion 98.3, et c’est parti.

On joue !

À son tour de jouer, le joueur jette le dé.

S’il obtient une valeur chiffrée, il peut se déplacer du nombre de « cases » correspondantes, c’est à dire d’une émotion à l’autre. La face spirale du dé lui permet de se déplacer directement sur la couleur de son choix, et la face « petite fille » permet de faire intervenir le pion correspondant auprès du monstre.

Lorsque le monstre des couleurs arrive sur une case couleur, le joueur doit tout d’abord raconter ce que lui évoque l’émotion correspondante. Cela peut-être un souvenir, une histoire, une anecdote, un mot. L’important est qu’il exprime son ressenti (réel ou fictif) vis-à-vis de l’émotion de sa case. Comme pour le livre, les émotions sont codées de la manière suivante :

  • Jaune = joie
  • Rouge = colère
  • Vert = sérénité
  • Bleu = tristesse
  • Noir = peur
  • Rose = amour (la case de départ)

Par exemple, si le monstre arrive sur la case « jaune » (qui représente la joie), le joueur peut tout à fait dire :

“au goûter j’ai eu droit à un bonbon, c’était très très bon”
“la banque a commis une erreur de 1000 euros en faveur de maman, je suis vraiment super jaune”
“le monstre est heureux, car il sait que la petite fille est près de lui”
“jaune c’est les frites et les frites c’est bon”
“les gens en gilet jaune à la télé c’est rigolo”
“la réponse D”

Toute parole est encouragée, qu’il s’agisse d’une anecdote sur la journée, d’une association d’idées, d’une impression, etc.

Peu importe le flacon !

Une fois son rapport à l’émotion ainsi créé, le joueur retourne alors le flacon de son choix.

Si le verso du flacon est de la même couleur que la case sur laquelle il se trouve, le joueur  peut alors prendre le jeton correspondant et l’insérer dans le flacon. Cela signifie qu’il a réussi à identifier cette émotion et qu’elle n’est plus mélangée aux autres.

Si le verso est d’une autre couleur, tant pis, le flacon est reposé face cachée. Il faudra se souvenir de son emplacement pour y placer la bonne couleur.

Et si, patatras, le verso est un gribouillage multicolore, il vous faudra alors échanger de place deux flacons vides, et placer ensuite le flacon gribouillage face visible.

Attention : si les trois flacons gribouillage sont révélés, la partie sera aussitôt perdue. Heureusement le pion « Petite Fille » est là pour aider le monstre ! À chaque fois que la petite fille sort au dé, elle vient aider le monstre des couleurs et lui permet de retourner un flacon « gribouillé. Cela laissera au monstre un peu plus de temps pour trouver les bons flacons.

L’essentiel du jeu est donc là : à vous de vous souvenir du verso de chaque flacon, pour pouvoir y associer le jeton émotion correspondant le plus rapidement possible.

Si les 5 jetons émotion sont placés dans les 5 flacons correspondants, la partie est gagnée pour tous les joueurs. 

Mémoire… et parole

Comme on le voit, Le Monstre des couleurs repose sur un jeu de mémoire assez typique pour cet âge : 5 jetons à placer correctement avec une marge de 3 erreurs. La règle est simple à appréhender, sans risque de se tromper. Les petits marmots peuvent l’assimiler facilement dès 3-4 ans, et se sentir en confiance dans cet univers de la mémoire qu’ils maîtrisent déjà fort bien.

Mais la véritable nouveauté du monstre des couleurs, c’est l’incitation à la prise de parole, peu courante pour un jeu accessible aux petits marmots. La plupart des jeux liés aux émotions (Emojoto, Affinity, Feelings…) s’adressent plus volontiers aux grands marmots de 8 ans et plus, déjà bien plus à l’aise avec leurs ressentis… et disposant d’un vocabulaire (a priori) nettement plus étoffé.

Ici, la mécanique s’efface bien volontiers pour favoriser le dialogue et l’échange. Le jeu, en réel prolongement du livre, peut à loisir être un simple instant de divertissement ou constituer un premier pas vers un sujet complexe à aborder : la gestion des émotions.

Ce n’est pas le rôle du jeu, diront certains ? Comme ils ont tort.

Imagination !

Plus vous jouerez au Monstre des Couleurs,plus vous réaliserez que le jeu a deux visages. Deux aspects très différents, propres à la manière de chacun d’aborder les émotions.

Jouez-y à plusieurs, en classe, en famille, en groupe, et vous lancez une partie qui sera probablement pleine d’imaginaire. Le monstre des couleurs en sera le vrai héros, et les enfants joueront la carte de l’invention, le plus souvent pour expliquer les émotions ressenties. C’est le monstre qui est au centre des débats, alors on lui invente un quotidien. Il est rouge, car il s’est trompé de pied en mettant ses chaussures, il est bleu parce qu’il n’arrive pas à faire peur, il est noir parce que les enfants jouent à lui faire peur, etc. Au fil des parties l’imaginaire vire volontiers au poétique loufoque, et on sera souvent proches d’une ambiance du Jeu aux mille titres, avec ses mises en situation souvent délirantes.

Ces parties, pleines de fantaisies et de sourires potaches, feront du bien au moral et laisseront tous les joueurs barboter en surface. Les émotions sont comprises, exploitées, classées, mais il s’agit de celles du monstre, pas celles de l’enfant.

Ce n’est qu’un jeu, évidemment ! 

Voight-Kampff Junior

 Et puis il y aura les autres parties. En tête à tête, sans doute, de la même manière que vous lisez les histoires pour s’endormir.

Il y aura ces parties, ces inoubliables parties, où loin du regard des autres et de la crainte du jugement, l’enfant glissera peu à peu d’un rôle à l’autre. Il ne s’agira plus de savoir pourquoi le monstre est bleu, mais ce qui rend l’enfant triste. Et sous couvert du jeu, sous la protection symbolique des pions, des cartes et des dés, l’enfant peut décider de se livrer. Ou pas. Aux parents que nous sommes de savoir nous taire et écouter. Ou, au contraire, de savoir parler et embrayer si les mots sont trop difficiles à sortir.

Beaucoup de choses peuvent survenir au cours d’une partie de ce jeu. Des colères méconnues, enfin mises à jour. Des douleurs mal comprises, enfin chuchotées. Nos enfants font face à un monde étrange, bardé de règles, dont le fonctionnement leur échappe. Mais ils sont touchés, au quotidien, par des petites choses qui leur font du bien, du mal, sans qu’on en maîtrise vraiment la portée. Le monstre des couleurs, joué dans l’intimité de la chambre de l’enfant, est un petit escabeau vers la parole, vers la confidence. Et ces moments là, souvent drôles, toujours touchants, donnent au jeu une profondeur et une gravité inattendue.

On dira alors que Le Monstre des Couleurs aurait davantage sa place dans un cabinet de pédopsychiatrie ? Peut-être. Mais peut-être aussi que d’apprendre à écouter nos enfants, leur donner les moyens de communiquer leurs émotions par le biais d”un jeu, pourra éviter à certains de se retrouver dans ce même cabinet. Allez savoir.

L’avis du Plateau Marmots

Rares sont les jeux indispensables, mais je pense en toute sincérité que Le Monstre des Couleurs en est un. Tous les éléments sont en effet réunis pour qu’il puisse toucher le plus grand monde, de la plus jolie des manières. Son matériel sublime et agréable à manipuler (à l’exception notable des étagères) en fait un support de choix pour s’approprier l’univers et vouloir le manipuler. Sa mécanique de jeu à la simplicité assumée le rend accessible aux plus petits et leur donne ainsi les moyens d’y jouer sans aide, sans dépendre de l’adulte qui leur dit quoi faire.

Quant au jeu lui-même, on le répète, il encourage les loufoqueries les plus hilarantes et la surenchère d’imaginaire quand les enfants seront en groupe. Dans le cadre de l’intime, tout au contraire, il peut chavirer à tout moment votre coeur de parent devant un marmot qui, rassuré par le cadre fermé du jeu, peut vous faire part de ses gros bonheurs et de ses petites angoisses. Voilà qui sera souvent propice à des échanges importants, à des câlins rassurants et à des beaux instants de complicité. Aux adultes que nous sommes de savoir parler, de savoir nous taire et de savoir ranger le jeu quand la partie (inachevée, souvent) s’effacera d’elle-même devant l’urgence d’un câlin-bisou.

Le monstre des couleurs est donc le contrepoint parfait de la Couleur des émotions, et on alternera les deux supports avec le même bonheur. De ce point de vue, de tous les points de vue, d’ailleurs, ce jeu est une pleine réussite.

Parler est toujours difficile pour un enfant de 3 à 5 ans, qui bute à la fois sur des émotions mal comprises et sur un vocabulaire rudimentaire qui les freine à chaque tentative. Si un jeu peut les aider à identifier ces phénomènes et les comprendre, alors allons-y.

Indispensable, donc.

On aime

  • Un thème audacieux et maîtrisé
  • Une simplicité idéale
  • Un matériel de toute beauté
  • La foldinguerie des parties à plusieurs
  • La complicité des parties à deux

On regrette

  • Les étagères, un peu branlantes

Le trouver


Chez Philibert


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Fiche technique

Un jeu de  Josep M. Allué et Dani Gomez
Illustré par Anna Llenas
Edité par Devir et Purple Brain.
Pour 2 à 4 joueurs
A partir de 4 ans

Pour aller plus loin

 

 

 

 

 

 

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