Entretien Anne Heidsieck

Je ne sais pas vous mais pendant le confinement, j’avais trop envie de jouer avec ma famille qui est bien trop loin de moi. De toute façon même si elle avait été proche, je n’aurais pas pu y aller. Bref, on a usé de la visio et peut-être aussi un peu des apéro… pour jouer. Et le jeu qui était parfait pour ça, entre autres, c’était Welcome To. Et à force d’y jouer, j’ai vu plein de détails dans l’illustration que je n’avais pas forcément vu avant. Et là, bim, éclair de génie, je me suis dit : “Tiens cette année on doit mettre en lumière des illustrat.eur.rice.s du monde ludique. Et si je contactais Anne Heidsieck et que je lui posais quelques questions ?” Et bien devinez quoi ? Elle a accepté. Allez, on vous raconte.

Plateau Marmots : Anne, bonjour. Merci de nous accorder votre temps pour répondre à nos questions. Je vous laisse vous présenter en quelques lignes?

Anne Heidsieck : Bonjour ! Alors je m’appelle Anne Heidsieck, je suis illustratrice, j’habite actuellement en Franche-Comté et j’ai 29 ans. Je suis sortie de l’école d’arts appliqués Nantaise Pivaut en 2012, et après quelques recherches infructueuses dans l’édition jeunesse, puis de l’illustration de carterie sur bois et un proto de jeu illustré, Blue Cocker m’a donné ma chance en 2015 (j’adorais déjà les chiens, je leur voue depuis un culte encore plus poussé !). J’ai alors illustré mon tout premier jeu de société, Meeple War de Max Valembois, et depuis 3 ans maintenant je fais quasiment uniquement de l’illustration de jeux.

Plateau Marmots : Comme quoi certains craignent les chats noirs, d’autres sont heureux de croiser des chiens bleus. Comment êtes vous devenu illustratrice? Qu’est-ce qui vous a donné cette envie?

Anne Heidsieck : J’ai toujours voulu travailler dans un domaine artistique ; potière quand j’étais petite, dessinatrice de BD, puis animatrice de stop motion (mon premier visionnage de Coraline quand j’étais ado a été une révélation ! On peut donc rajouter au culte des chiens celui des studios Laika). C’est donc dans le but de faire de l’animation que j’ai intégré l’école Pivaut, qui permettait entre autres de faire des projets en stop motion. La première année était un tronc commun dessin narratif, qui permettait par la suite de suivre les filières BD, Animation et Illustration. Sauf que j’ai assez vite découvert que j’étais très mauvaise en storyboard, donc l’animation semblait compliquée, et les moyens donnés au stop motion par l’école n’étaient pas ceux que j’espérais. À côté de ça, j’ai réalisé, durant les cours, que j’aimais avant tout la peinture et prendre le temps de composer et réfléchir mon image finale, donc l’illustration est apparue assez vite comme une évidence !

Plateau Marmots : Avec les studios Laïka, on reste dans le canin !! Et plus précisément comment êtes-vous devenu illustratrice de jeux?

Anne Heidsieck : Après 1 ou 2 salons de Montreuil à tenter de démarcher dans l’édition jeunesse et en être complètement dégoûtée, puis une colocation avec des amis avec qui j’ai beaucoup joué, l’illustration de jeux a été la seconde évidence ! Nous avons créé un jeu avec mon compagnon et cela m’a donné l’occasion de l’illustrer en entier, et donc d’avoir une première idée des point positifs et négatifs de l’illustration de tuiles, cartes et plateaux plutôt que celle des pages d’un livres, comme on a plutôt été habitués à le faire en école. Les sensations et problématiques sont très différentes de l’illustration de livre, et je me suis bien retrouvée dans cette conception de l’illustration.
Nous avons ensuite présenté notre prototype au festival Paris est Ludique, notamment à Théo Rivière, qui travaillait alors chez lello. Il a été, je crois, mon premier rendez-vous professionnel dans le milieu ludique, alors forcément la première impression que j’ai eue était quelque chose du style “ils sont trop cool et gentils les gens ici, c’est trop bien !!!”. Le proto en question a dû être assez vite abandonné parce que bon, on n’est pas auteurs et c’était vraiment pas terrible, mais j’avais mis un premier pied dedans, et j’étais conquise !

PM : C’est vrai que le monde ludique est plutôt accueillant ^^ Qu’est-ce qui vous inspire quand vous créez un personnage, hormis le thème?

Anne : Il faut bien sûr tenir compte du public du jeu, un même thème pouvant être abordé de plein de manières très différentes. Ensuite je pense que mes goûts esthétiques et culturels m’influencent forcément toujours beaucoup. Une fois que j’ai une idée assez précise de ce que je veux comme style et après avoir fait quelques premiers croquis (souvent compréhensibles uniquement pour moi), je fais des recherches pour donner plus de corps et de véracité aux personnages ou aux décors. Les étapes suivantes sont beaucoup plus de l’ordre de la technique que de l’inspiration, mais la plupart du temps je pose et fais poser mon entourage pour essayer de ne pas trop me planter sur l’anatomie !

PM : Ah l’anatomie, en dessin il me semble que c’est ce qu’il y a de plus complexe. Avez vous un univers de prédilection ? Si oui, lequel ?

Anne : J’ai globalement une grosse préférence pour tout ce que est onirique et fantastique. J’attends aussi toujours que quelqu’un me propose d’illustrer un jeu avec de la neige, plein de neige !!

PM : Vous devriez venir passer un moment en hiver par chez moi, de quoi vous régalez avec des décors enneigés. Quel est le jeu que vous auriez aimé illustrer?

Anne: Précisément de par son thème, Snow Time me vient forcément à l’esprit. Mais ce sont justement les choix artistiques de Naïade et son talent qui font que je trouve ce jeu si beau, donc je suis bien contente que ce soit lui qui l’ait illustré et pas moi !

PM : Avez vous des projets ludiques en cours ?

Anne : Je travaille en ce moment sur le futur jeu de Blue Cocker, avec un thème sur lequel je vais pouvoir bien m’amuser… mais je n’en dis pas plus pour l’instant 🙂

PM : Y aura-t-il de la neige ? (J’ai tout tenté, elle a rien dit de plus!). Quels sont pour vous les spécificités des illustrations du jeu pour enfant ?

Anne : Bonne question ! Je ne suis vraiment pas spécialiste de la chose, n’ayant illustré que “le trésor de Ronny” chez HABA comme jeu pour enfant, et ARGH de Blue Cocker, dont le thème et le graphisme peuvent aussi très bien se prêter à un public jeune. Je dirais qu’il faut faire attention à la lisibilité, mais c’est tout aussi vrai pour un jeu qui n’est pas spécifiquement destiné aux enfants. De même, je pense que des illustrations plus colorées plairont davantage aux enfants, mais c’est aussi souvent vrai pour les adultes. Donc en fait… et bien honnêtement je ne sais pas trop ! Je pense qu’il y a plus de spécificités aux illustrations de jeux globalement que pour les enfants en particulier.

PM : On est bien d’accord, l’illustration a une grande importance dans un jeu. Est ce qu’il y a des thèmes que vous vous interdiriez d’adopter ?

Anne : Je dirais à priori que non, mais tout dépend de la façon dont le thème est abordé. Si l’idée véhiculée par un jeu ne me plaisait pas, je ne pourrais et ne voudrais clairement pas l’illustrer. Il y a aussi des thèmes que je n’aime simplement pas, et sans me l’interdire, je suis bien consciente que ce serait dommage aussi bien pour moi, pour l’éditeur et pour le jeu, de me forcer à l’illustrer malgré tout alors que d’autres illustrateurs seraient bien plus compétents que moi.

PM : Est ce que vous changez spontanément de style suivant l’âge minimum des jeux qu’on vous demande d’illustrer, ou vous faites plusieurs propositions à l’éditeur et le laissez choisir ?

Anne : En général l’éditeur sait quel style il souhaite suivant l’âge minimum et le type de public du jeu, il m’en fait donc part et je fais quelques croquis suivant cela et ce que j’imagine. Je fais ensuite un premier test couleur pour que l’éditeur puisse valider l’idée avant que je ne continue sur la suite des illustrations.

PM : Réponse parfaite pour l’enchaînement : à quel moment on se dit “ok ce dessin, il est parfait pour l’illustration qu’on me demande, je l’envoie ?”

Anne : JAMAIS ! ^^
En ce qui me concerne, j’envoie un dessin ou une illustration quand je me dis que je suis bien obligée, pas parce qu’il est parfait… Sinon les éditeur attendraient toujours !
Quand il s’agit de croquis, je les envoie quand je considère que l’on peut comprendre ce que j’ai en tête mais avant de trop travailler dessus pour ne pas perdre trop de temps si ça ne convient pas du tout à l’éditeur. Quand il s’agit d’une illustration définitive, c’est bien plus compliqué parce que c’est toujours très dur de s’arrêter au bon moment…

PM : J’imagine qu’on a toujours envie d’ajouter un petit détail par-ci par-là. Avez-vous déjà été contactée par un éditeur pour un jeu ou est-ce que c’est vous qui démarchez les éditeurs?

Anne : J’ai commencé en démarchant les éditeurs, mais ayant eu la chance de rencontrer Alain Balaÿ de Blue Cocker avec qui je travaille maintenant très régulièrement, j’ai arrêté le démarchage (tant mieux parce que ce n’est clairement pas la partie la plus agréable du travail d’illustrateur). Depuis quelques temps, ce sont des éditeurs qui m’ont contactée pour me proposer des projets. J’alterne donc aujourd’hui entre les projets Blue Cocker (pour qui je fais également du maquettage de jeux) et quelques autres contrats. Je suis bien consciente qu’il va falloir que je me remette à démarcher, mais pour l’instant je préfère retarder l’inévitable !

PM : Le confinement, une période “bizarre” est-ce qu’elle vous a inspiré? Donné des idées?

Anne : N’ayant pas vraiment été personnellement impactée par le confinement (c’est ni plus ni moins mon mode de vie habituel, on ne pouvait juste plus faire de longues randonnées avec le toutou !) et ayant eu du travail tout du long, elle ne m’a pas particulièrement inspirée ou donné des idées. Cependant je sais que si j’avais vécu ce moment de “flottement” étrange dans mon travail, j’en aurai profité pour créer pour moi, j’ai des envies de projets personnels que j’aimerais mener de bout en bout, et j’y pensais régulièrement pendant le confinement en me disant que si j’avais le temps j’aurais beaucoup aimé m’y mettre. Ça aura probablement été le côté positif de cette période, je pense que beaucoup de gens ont pu prendre le temps d’être créatifs, il fallait faire marcher son imagination pour palier aux contraintes de l’isolement. On a vu sur internet plein de choses super ingénieuses faites avec les moyens du bord pour créer des activités pour ses proches, à distance ou à la maison, et je trouve ça génial !

PM : Anne, un grand merci !

 

Anne est aussi l’illustratrice du jeu Welcome To de Benoit Turpin. On est allé à sa rencontre pour discuter des illustrations de son jeu et de sa rencontre avec Anne.

PM : Benoit, bonjour et merci de prendre le temps de répondre à nos questions. Avez-vous donné une directive sur l’illustration de votre jeu ou avez-vous laissé la liberté à l’illustrateur ?

Benoit Turpin : C’est avant tout Alain (l’éditeur) qui a coordonné avec Anne la direction des illustrations. Mais Anne a été très libre pour proposer des idées. C’est d’ailleurs d’elle qu’est venue l’idée de l’inversion de la position homme-femme sur la couv qui nous a poussé à prolonger ça sur tout le jeu. On a beaucoup plus échangé sur la feuille elle-même qui demande une plus grande part de graphisme et d’ergonomie, notamment au niveau de la partie score. Là, j’ai fait une série de propositions qui ont abouti à la matrice de scores qui simplifie grandement les calculs de fin de partie. Et Anne en a fait quelque chose de beau.

PM : Le résultat final est-il proche de l’univers que vous imaginiez pour votre jeu?

Benoit Turpin : Le résultat est très éloigné de l’univers que j’imaginais pour le jeu car le jeu était abstrait au moment de sa signature. Au tout début, il s’agissait d’un thème sur les hackers mais qui n’apportait rien et qui était les restes d’un vieux proto. Puis très rapidement il est devenu abstrait mais Alain, l’éditeur, tenait absolument à un thème. Avant que l’on fasse appel à Anne, on est passé par plusieurs thème : les gratte-ciels, les lignes de chemin de fer, et même les cocktails avant de trouver le plus évident par rapport au système de jeu : des rangées de maisons avec une numérotation dans l’ordre croissant. Après avoir choisi le thème urbain des années 50 aux US, Anne est intervenue et a fait ressortir ce que l’on avait en tête… en mieux. Je suis personnellement ravi qu’au final mon jeu ne ressemble pas du tout à l’idée que je m’en faisais au début…

PM : Vous êtes vous rencontrés avec l’illustrateur pour parler de votre jeu ou est-ce que l’éditeur faisait le lien entre vous?

Benoit Turpin : On s’est rencontrés avec Anne après la sortie du jeu. Elle habite dans le grand nord (parfois littéralement) et aime bien vivre dans sa grotte…  On a communiqué par mail avec l’éditeur. C’est seulement avec le prolongement de l’aventure de Welcome To que l’on est plus rentré en contact, lors des festivals, de la création des extensions et de la suite de Welcome To (Welcome to New Las Vegas). On travaille désormais tous les deux pour Blue Cocker à différents degrés et du coup, on est désormais plus souvent en contact mais toujours dans le cadre de Blue Cocker, notre maître à tous…

PM : Benoit, un grand merci !

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