Entretien avec Christian Molinari (Editions Abeilles)

Cela fait désormais un moment que Plateau Marmots vous parle des éditions Abeilles, un éditeur atypique qui a construit son catalogue autour des jeux qui font du bien. Les jeux des éditions Abeilles, en effet, sont tous axés autour d’un thème fort, qu’il s’agisse de secourisme, de malbouffe, de sécurité routière ou des petits bobos du quotidien. Comment cet éditeur a t-il construit son catalogue, comment le présente-t-il aux parents et quels sont les thèmes qu’il pense aborder un jour ou l’autre, voici quelques unes des questions que j’avais envie de lui poser… 

Plateau Marmots :

Bonjour Christian ! Comme le je disais en intro, une présentation des éditions Abeilles s’impose, car vous êtes un éditeur à l’identité très forte et avec un catalogue plutôt atypique. Pouvez-vous présenter votre maison d’édition et nous raconter l’histoire de la création d’Abeilles ?

Christian Molinari :

Abeilles va célébrer ses 15 ans d’existence en 2018, et a été créé autour d’un jeu : Secouris. C’était le premier jeu de société grand public sur les gestes qui sauvent. Il avait été inventé par mon associé Pierre Sabin et ses cousins quand ils avaient 15 ans. Pourquoi un tel jeu ? Car ils avaient constaté en lisant les faits divers dans les journaux qu’il y avait de nombreux accidents bêtes et se demandaient pourquoi eux n’y étaient pas confrontés. Ils ont rapidement compris que c’était une question de sensibilisation et de prévention. Ils avaient en effet la chance d’avoir dans leur famille des pompiers et des médecins qui les avaient sensibilisés sur les dangers qui les entouraient et ils étaient donc plus prudents. Aimant jouer aux jeux de société ils ont décidé d’en créer un sur ce thème. Le jeu s’appelait alors « la France en sécurité » et c’était dans les années 90. Trop jeunes pour éditer le jeu, il est donc resté dans les cartons quelques années…

Plateau Marmots :

C’est donc une rencontre qui a tout déclenché ?

Christian : 

Tout à fait. En 2000 je rencontre Pierre à la fac. Improbable, Pierre a fait une maîtrise en astrophysique, moi un cursus pour devenir expert-comptable… Pierre m’avait parlé de ce jeu pendant nos études et on en a reparlé en 2002 quand tous les deux avons été embauché sur des postes bien différents.

Pour ma part j’aimais beaucoup jouer aux jeux de société, car je jouais très régulièrement avec mes cousins en Allemagne quand j’étais ado avec des jeux comme Catane, Heimlich & Co, Atlantis. Alors, éditer un jeu, je me suis dit pourquoi pas ?

En 2003 nous décidons donc, avec 2 autres amis, de nous lancer dans l’aventure de l’édition de jeu. La situation politique en France nous a incités à changer le nom du jeu, car suite aux attentats de 2001, la sécurité des Français était au cœur des débats. Nous avons décidé de l’appeler « Secouris » en référence au secourisme / secouristes / secours.

Le jeu a été primé à plusieurs reprises par le Concours Lépine avec une médaille d’or, mais aussi une coupe du Président du Concours et un prix du Ministère de l’Intérieur. Nous avions pris soin de faire valider le jeu par la Croix Rouge Française qui avait été sensible à notre pugnacité. Nous avons alors participé à de nombreux salons ce qui a permis de faire connaître le jeu et d’avoir pas mal de presse dessus.

Plateau Marmots :

Et ce jeu a été ensuite été rejoint par beaucoup d’autres…

Christian :

Aujourd’hui Abeilles édite une quinzaine de jeux d’éducation à la santé. En 2011 nous avons adopté une nouvelle charte graphique et baseline, et créé 3 gammes de jeux pour les enfants à partir de 3 ans, 5 ans et 7 ans. Pour y parvenir, nous avons fait appel à Martine Berger, ancienne responsable marketing chez Nathan, qui nous a permis d’apporter une vraie identité à notre marque.

« Des jeux pour mieux vivre demain » est notre promesse. Jouer aux jeux d’Abeilles vous permettra et permettra à vos enfants de mieux vivre demain en bonne santé et en sécurité. Nous avons aussi décidé de développer les versions multimédia de nos jeux qui sont accessibles gratuitement sur notre site.

Nos jeux sont majoritairement distribués en milieu scolaire, mais aussi auprès du grand public grâce à des boutiques spécialisées, qui comme nous, sont persuadées que le public peut être intéressé par ce type de jeux. Nous ne sommes pas encore parvenus à convaincre tout le monde, mais nous y travaillons. En 2018 nous allons débuter la distribution de nos jeux dans les pharmacies et nous avons plusieurs nouveaux jeux qui seront édités.

Plateau Marmots :

Les jeux que vous proposez tournent autour de thèmes forts, à commencer par le bien-être des enfants et de la famille. Comment se passe le processus de création pour vos auteurs : commencez-vous par une idée de jeu précise ou par un thème que vous souhaitez illustrer au travers d’un jeu ? Bref, c’est l’oeuf ou la poule ?

Christian  :

Au départ, le secourisme et les gestes qui sauvent étaient nos sujets de prédilection, car ceux qui nous paraissaient essentiels. Dès 2004, nous avons identifié un marché à fort potentiel qu’étaient les banques et les assurances qui lançaient des contrats d’assurance de garantie des accidents de la vie. Nous avons proposé Secouris comme jeu publicitaire et BNP Paribas a été la première à utiliser notre jeu pour former ses conseillers et sensibiliser ses clients. Résultat 5000 jeux en version voyage personnalisés et 75 000 jeux de cartes pour les clients.

Nous avons ensuite développé le jeu des 7 familles avec quiz sur les gestes qui sauvent en réutilisant notre petite mascotte Secoury déjà présente dans Secouris. 150 000 exemplaires du jeu ont été alors commandés par BNP PARIBAS.

Nous avons donc décidé d’étendre la gamme des jeux des 7 familles en développant d’autres thèmes. Pour les définir, nous avons étudié les thèmes d’actualité qui étaient là nutrition, la sécurité routière et l’environnement. Notre stratégie était de ne pas imprimer un jeu sans en avoir une commande ferme au préalable, car nous développions le concept du jeu pour ensuite aller le vendre à des entreprises pour en financer le développement graphique et la fabrication.

Les jeux des 7 familles ont donc été créés en interne et nous avons fait valider les contenus par des professionnels.

La nouvelle gamme créée en 2011 a également été créée en interne. Ce n’est que depuis 2016 que nous avons commencé à solliciter des auteurs de jeux pour proposer au public des jeux avec des mécanismes plus innovants. Le premier jeu d’auteur est Barbapoux de Benjamin François et Caroline van Montagu. Nous avions demandé à Benjamin de nous proposer un thème en lien avec la santé que nous avons validé avant de partir sur la création.

Aujourd’hui, nous aimerions que des auteurs nous proposent des jeux pour nos gamme 3+ et 5+ autour des gestes qui sauvent. Nous sommes prêts à les former au PSC1, qui est le certificat de secourisme, pour qu’ils soient sensibles au thème. Pour la gamme 3+ les jeux doivent pouvoir se jouer seul (accompagné des parents) et pour la gamme 5+ nous recherchons du collaboratif.

Plateau Marmots :

J’indiquais dans le test de Petites Canailles à la Maison que j’étais bluffé par la qualité de vos illustrations, à la fois claires et précises sur des sujets assez compliqués à illustrer. Cela demande-t-il un gros travail, de trouver le « ton juste » pour ce genre d’illustration ? En rejetez-vous parfois au motif qu’ils sont trop ou pas assez explicites ?  

Christian :

Pour le jeu Canailles à la maison nous avons travaillé avec Patrick-Yves Lachambre (http://www.pyl-creation.com/) qui était alors salarié d’Abeilles.

Ce qui est difficile sur ce type de jeu c’est de réussir à transmettre l’information importante : un danger, un accident, un bon geste pour éviter l’accident. L’illustration doit donc être précise, mais ne doit pas être anxiogène non plus. L’enfant doit pouvoir s’identifier à l’enfant illustré, se mettre à sa place, s’imaginer dans la situation qu’il a d’ailleurs très probablement déjà rencontrée.

Le travail avec l’illustrateur se fait donc de manière précise pour éviter de mauvaises surprises. Le travail sur chaque scène se fait donc d’abord sous forme de crayonné que nous montrons à nos enfants pour savoir s’ils parviennent à identifier ce que nous avons voulu représenter. Ensuite nous adaptons, refaisons des crayonnés, refaisons tester avant de passer à la couleur. La méthode de travail a d’ailleurs été la même avec Alice Turquois pour Aventuriers en plein air.

Plateau Marmots :

Secourisme, dangers domestiques, malbouffe… Je suppose qu’il est plus difficile de séduire le grand public avec ces thèmes qu’avec des dragons, des pirates ou des fantômes. Comment abordez-vous la question ? 

Christian :

Il est effectivement très difficile d’aborder ces sujets qui paraissent plus adaptés au milieu scolaire qu’au milieu familial, mais chez Abeilles nous pensons que l’éducation aux dangers du quotidien (à la maison, à l’extérieur), l’équilibre alimentaire et l’activité physique, la prévention routière… sont des thèmes qui concernent l’éducation que les parents doivent apporter à leurs enfants. Nous parlons bien d’accidents domestiques (à la maison), il est donc plus simple pour un parent d’expliquer à son enfant pourquoi le produit qui est rangé sous l’évier (alors qu’il ne devrait pas être là) ne doit pas être touché d’autant qu’il y a un petit triangle danger dessus, qu’il est préférable de ne pas courir dans l’escalier et de se tenir pour ne pas tomber… Car ce sont des situations du quotidien et c’est en expliquant au quotidien ces risques que l’enfant en prend conscience et peut donc les éviter. Nos jeux permettent aux familles d’aborder ces sujets de manière ludique avec des mécaniques simples, car les gens connaissent systématiquement ce qu’est un jeu des 7 familles, un memory, un Loto ou encore un quiz et qu’il est alors plus facile de convaincre sur le thème, car la mécanique est connue.

Plateau Marmots :

Et comment présentez-vous les jeux aux parents ? Par exemple, comment cela se passe-t-il sur les salons ?

Christian : 

Sur les salons nous avons généralement de très bons retours. Les enfants adorent jouer aux gestes qui sauvent, montrer à leurs parents qu’ils savent de nombreuses choses, mais aussi en apprendre plein, car ce sont des situations du quotidien qui leur parlent.

Les parents quant à eux, il y en a 2 types, ceux qui trouvent les thèmes super et qui adorent nos jeux car ils sont un bon moyen d’aborder ces sujets avec leurs enfants, et ceux qui nous disent c’est trop compliqué, notre fils ne saura pas… Mais souvent c’est eux qui ne savent pas et ne veulent donc pas se sentir incompétents par rapport à leurs enfants, alors que les enfants sont alors très fiers de pouvoir apprendre des choses à leurs parents. C’est un des points forts de nos jeux : enfants et parents sont souvent sur un pied d’égalité en terme de connaissance, car les Français sont généralement très en retard sur ces thèmes.

Sur nos derniers jeux, Barbapoux et À la rescousse (qui remplace Secouris) nous avons essayé d’associer des thèmes qui plaisent aux enfants comme les pirates pour Barbapoux et les pompiers pour À la rescousse. Il est à ce jour encore trop tôt pour vous dire si les boutiques sont réceptives.

Plateau Marmots :

Êtes-vous parfois tenté par l’idée d’aborder des sujets plus difficiles (par exemple maltraitance, dangers des réseaux sociaux, éducation sexuelle…) ou pensez-vous que le jeu n’a pas sa place dans certains sujets. Y a-t-il une limite à ne pas franchir ?

Christian :

Nous n’avons encore traité ces sujets à travers des jeux pour le grand public, car ils sont effectivement plus délicats à traiter. Nous avons déjà eu l’occasion, pour des institutionnels ou des entreprises, de créer des jeux sur les risques d’Internet ou encore les risques de l’alcool et la drogue au volant via notre activité Games on Demand de création de jeux sur mesure et fabrication. Le jeu permet vraiment de traiter n’importe quel sujet, car il apporte du dialogue. Le jeu Feelings de Jean-Louis Roubira et Vincent Bidault édité par Act’in Games en est le parfait exemple. Les émotions est un sujet très difficile à traiter et ils sont parvenus le faire de très belle manière avec ce jeu. L’important dans les jeux de l’éducation à la santé c’est le dialogue qu’ils vont pouvoir générer au sein de familles.

Plateau Marmots :

Comme je le pointe dans le test d’« À la rescousse », je trouve un peu dommage que l’on ne trouve pas plus de jeux coopératifs dans votre catalogue, qui pourtant s’y prêterait fort bien. Est-ce quelque chose que vous pensez/pourriez développer ?

Christian :

Je suis tout à fait d’accord avec ton analyse et c’est un point sur lequel nous travaillons actuellement. J’ai trouvé tes propositions très intéressantes et je t’en remercie. Il est vrai que le secourisme est l’affaire de tous même si on a l’impression que tout le monde s’en fout. N’importe qui peut un jour être face à son enfant qui s’étouffe après avoir avalé quelque chose ou un parent qui perd connaissance devant soi. Et un simple geste à faire va permettre à ce qu’un tel fait devienne une anecdote s’il est réalisé ou un drame s’il ne l’est pas. La fatalité n’a malheureusement rien à voir ici. 5 tapes dans le dos et les compressions abdominales permettent dans 98% des cas de sauver la personne, mais si on ne connait pas les gestes la personne à 100% de chance de mourir. C’est notre combat depuis 15 ans et aussi avec la nouvelle société Salvum qu’on a créée avec mon associé Pierre Sabin pour permettre aux gens de se former a minima à distance.

Pour en revenir au coopératif il a effectivement toute sa place dans ce type de jeux où les secouristes se mobilisent pour sauver les gens.

Plateau Marmots :

Vous semblez attacher un grand soin à faire valider chacun de vos jeux par une référence santé / sécurité. À quel point impliquez-vous vos partenaires dans le développement du jeu ?

Christian :

C’est essentiel effectivement. Abeilles fait de l’éducation à la santé depuis 15 ans maintenant. Nous avons construit notre notoriété sur la qualité du contenu de nos jeux en mettant un point d’honneur à en faire valider le contenu par des professionnels.

En fonction du thème nous faisons intervenir les professionnels dès le début de la conception. Par exemple notre jeu des 7 familles Secoury et la nutrition a été conçu avec le Dr Laurent Fidalgo (nutritionniste) puis nous l’avons fait valider par l’Inpes appelé maintenant Santé Publique France. Les jeux Aventuriers en plein air et Canailles à la maison ont été réalisés avec l’Unass (Union Nationale des Sauveteurs Secouristes), nous leur avons proposé des situations à risques pour en définir ensemble une douzaine pour chaque jeu, puis avons collaboré pour la manière dont nous allions illustrer les scènes pour qu’elles soient le plus explicites possible et que l’enfant reconnaisse clairement les situations de son quotidien.

Plateau Marmots :

On sent que le désir d’accessibilité et de transmission est très important pour Abeilles, car l’ensemble de votre catalogue est décliné en jeu numérique accessible gratuitement sur votre site. C’est une volonté forte pour vous, de faire en sorte que le « message passe » que les gens achètent ou non les jeux ?

Christian :

Abeilles a pour ambition depuis sa création de sensibiliser un maximum d’enfant à la santé de manière ludique. L’éducation à la santé est notre priorité. Nous avions beaucoup hésité à la création de nous constituer en association. Nous ne savons toujours pas si nous avons fait le bon choix, 🙂 mais nous avons systématiquement tout réinvesti dans la création de nouveaux jeux, mais aussi effectivement la déclinaison en version numérique qui permet de rendre les jeux accessibles à tous et donc de sensibiliser encore plus d’enfants. Ils permettent bien sûr aussi de donner envie aux parents d’acheter les jeux physiques, car il n’y a quand même rien de mieux qu’une partie en famille pour créer le dialogue. Nous rentabilisons l’investissement via Games on Demand car les jeux sont avant tout des moteurs de jeux et nous pouvons donc proposer aux entreprises de créer leur propre mémo, Loto, ou quiz pour un budget nettement inférieur à la création d’un jeu online complet. Nous avons toujours développé nos jeux, qu’ils soient physiques et multimédia, en pensant à la personnalisation, car c’est surtout cette activité qui nous permet d’exister encore aujourd’hui. L’édition est notre vitrine, mais n’est à ce jour pas du tout rentable. On nous demande souvent pourquoi nous ne l’arrêtons pas, mais comme indiqué plus haut, nous voulons sensibiliser les enfants pour qu’ils deviennent maîtres de leur santé. Donc l’édition et la communication par le jeu sont complètement liées. Aujourd’hui nous sommes fiers d’avoir sensibilisé plus d’ 1 million d’enfants au travers de nos jeux.

Plateau Marmots :

Un grand merci !  

Les éditions abeilles : https://www.abeilles-editions.fr/

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