Entretien – Benoît Turpin

Par une belle journée d’hiver, le chef me convoque dans son bureau. Je ne suis pas du tout inquiète puisque contrairement à Krinie, j’ai 3 mois d’avance sur mes tests. Autant vous dire que j’attends des félicitations voire même une semaine de vacances supplémentaire.

Je toque 3 fois à la porte (oui c’est un tic à la sheldon qu’a le chef!) et là j’entre et m’asseois fasse au patron. Sur le bureau, je vois une enveloppe portant la mention “Soffy”. Cette enveloppe a la forme de billets d’avion on dirait…quand même il a pas fait ça le chef !?

« Soffy, comme tu as une longueur d’avance sur tous les autres chroniqueurs, je vais te faire un cadeau ! »

(oh je suis joie, je suis gaîté!)

« Prends cette enveloppe et sors rapidement de mon bureau, j’ai un skype à faire en culotte ! »

Je retourne donc fièrement à mon bureau et là, qu’est-ce que je trouve dans l’enveloppe ? Une carte du jeu Welcome avec écrit au dos :

“Rendez-vous à 18h au bar Las Vegas de Toulouse. Tu y rencontreras un homme barbu mais sympathique qui répond au nom de Turpin, Benoît Turpin, tu le questionnes et tu reviens.”

Autant vous dire que sur le coup j’étais un peu déçue de ne pas partir en voyage sur les frais du chef… mais bon. En future meilleure employée du mois, j’enfile ma veste et je file à Toulouse rencontrer Benoît Turpin. Et comme je suis du genre sympa, je vous raconte tout !

Plateau Marmots :

Benoît Turpin bonjour et merci de me recevoir. On va entrer dans le vif du sujet, vous étiez prof d’histoire-géo… comment on en vient à créer des jeux?

Benoît Turpin :

Un des aspects qui m’a longtemps le plus plu dans le métier d’enseignant était la conception des activités et des cours. Réfléchir à comment les élèves peuvent s’approprier les notions d’histoire ou de géo à partir de consignes simples ressemble finalement un peu à la conception d’un jeu avec ses règles… et sur la fin, j’étais également responsable du service éducatif d’un musée archéologique, concevant des ateliers pédago-ludiques pour les classes. Le basculement a d’ailleurs eu lieu à cette époque, en 2013, à un moment où je demandais à mes élèves de créer un « Timeline » (de Fred Henry) sur la 2e guerre mondiale pour le concours de la Résistance. J’avais basculé sans m’en rendre compte….

Plateau Marmots :

Suite à ce basculement, vous venez de prendre un virage à 180 dans votre carrière professionnelle, quel effet ça fait?

Benoît Turpin :

Un des aspects qui m’a toujours rebuté dans le métier d’enseignant était la correction de ces milliers de copies (j’avais fait le calcul à une époque et ça tournait autour de 5/6000 copies par an…) donc d’abord l’effet d’une libération… 😉 et plus généralement un grand soulagement parce que depuis quelques années j’avais du mal à cumuler mes activités d’enseignant et celles d’auteur de jeux. Au point d’avoir l’impression très désagréable de faire du travail de m**** dans les deux camps… De plus, enseigner demande un investissement total pour que ça se passe bien, et autant j’aimais toujours être avec mes élèves, autant je n’avais plus assez la motivation pour le reste. Et ça ce n’est pas bon signe pour les gamins à moyen terme… Donc, depuis septembre, je suis à plein temps dans le monde ludique, en tant qu’auteur de jeux et chef de projet chez Blue Cocker. Ou plutôt j’aurais dû l’être si ma fille n’était pas née fin 2019, ce qui a repoussé de quelques mois ce nouveau départ… c’est ce que Bruno Cathala appelle de la frustration positive… 😉 Depuis quelques semaines, je suis donc à fond dans le jeu et j’adore ça!

Plateau Marmots :

On peut dire que c’est un choix raisonné et raisonnable  🙂 Welcome a rencontré un très grand succès (je me demande encore comment on fait pour marquer des points à ce jeu… j’suis vraiment pas forte!), d’où vous est venue l’idée?

Benoît Turpin :

L’idée est partie d’une boutade. Je travaillais sur un jeu avec Alain de Blue cocker et il se plaignait (comme toujours) de la quantité de matériel que je rajoutais entre chaque test. Or j’avais un vieux proto dormant (« hackers ») qui ne marchait pas mais dont le principe me plaisait : faire un jeu de dés où tous les tirages étaient potentiellement intéressants, avec un système de dés à double entrée (couleur et symbole sur chaque face). Comme j’étais un grand fan de Qwixx, je me suis dit que transformer Hackers en « roll & write » pouvait peut-être régler certains problèmes en enlevant beaucoup de matériel. Je suis donc arrivé un soir de test avec un proto composé uniquement de 3 dés, juste pour qu’Alain arrête de râler… 😉

PM :

Combien de temps a-t-il fallu entre le prototype et le jeu final? Le prototype ressemblait-il de près au jeu final?

Benoît :

Ça a été incroyablement rapide. J’ai eu l’idée de reprendre ce vieux proto de 2014 en Octobre 2016. Alain a décidé de l’éditer en Janvier 2017. On l’a développé jusqu’à l’été puis Anne Heidsieck l’a illustré pendant l’été 2017 avant que le jeu ne sorte en boutique le 12 Février 2018, il y a tout juste deux ans. Ça peut paraître long de l’extérieur mais 1 an et demi entre l’idée et la sortie du jeu, c’est très rapide à l’échelle de l’édition de jeux de société. Le prototype ressemblait mécaniquement au jeu final dès les premiers mois du développement mais Anne (Heidsieck) a fait un travail incroyable pour transformer ma pauvre feuille excel en belle banlieue américaine. De plus, Alain, l’éditeur, a eu la bonne intuition en me faisant renoncer à l’épure des 3 dés pour passer à un paquet de cartes recto-verso, ce qui ne change rien mécaniquement mais a fait gagner 20 minutes par partie et a rendu le jeu beaucoup plus accessible. Comme quoi, on a tous besoin d’un (bon) éditeur.

PM :

A force de poser cette question aux auteurs, on se rend compte que souvent un jeu ça part d’une boutade, d’une discussion, d’un challenge, je trouve ça dingue et magique à la fois.

Il se raconte dans les couloirs de The Flying Games qu’un jeu va sortir en 2021, vous pouvez nous en dire un peu plus?

Benoît :

Mais pas du tout! La sortie c’est pour 2020 madame! (Oups) et ça commence à prendre forme avec Camille Chaussy qui nous livre quotidiennement des croquis en ce moment. D’ailleurs, voilà c’est cadeau… Pour remettre tout ça en contexte, j’ai rencontré Alex Emerit (Booum, troll & dragon) à Cannes 2018 et on a tout de suite sympathisé avant de se lancer sur un petit jeu ensemble. Il a bougé très lentement jusqu’au Cannes suivant, avant de s’emballer et de trouver un doux foyer chez David Perez et The Flying Games (Jurassic Snack) en Septembre 2019. De nombreuses brimades d’éditeur plus tard, on a un jeu mécaniquement fini qui est en cours d’illustration pour une sortie en fin d’année. Le principe du jeu est simple. On est des hommes préhistoriques et on part chasser. Sauf que les plus rapides chasseront en premier et les plus gros (et lents) pourront chasser beaucoup plus de choses, s’il en reste… Avant de tâcher de satisfaire son chaman avec de belles peintures préhistoriques. C’est un jeu de cartes, de mises cachées, de 2 à 5 joueurs, à partir de 8 ans pour des parties de 25 minutes. Et on présentera ça sûrement en avant première à PEL. Faudra venir nous voir…

PM :

C’est dans les projets, le chef nous met une pression dingue pour couvrir l’événement et on va relever le défi !

Cannes approche à grands pas, vous espérez faire partie de la sélection? Vous avez un pronostic pour les jeux qui pourraient être sélectionnés?

Benoît :

Etant en retard (à cause de ma fille bien sûr…), cette question est moins d’actualité puisque les nominés ont été annoncés la semaine dernière. Mais j’ai quand même mon mot à dire… 😉 Je n’espérais pas une seconde faire partie de la sélection, puisque Welcome n’y avait pas eu droit et que la suite, plus joueuse, rentre moins dans les critères, selon moi. De plus, le jeu ne sort finalement qu’une semaine après Cannes, donc aucune chance… Pour mes pronostics, en tout cas mes envies, j’aurai aimé que Yokai, Kosmopolit, Insider et Fiesta de Los Muertos soient sélectionnés. Donc j’ai 1 sur 4… c’est pas trop mal… Et du coup, je me permets un pronostic (ou en tout cas, ce que j’aimerais voir gagner) : Root en expert (ma claque ludique de 2019), Fiesta en As d’or (un jeu parfait pour un prix qui cherche à promouvoir le jeu dans la société) et Attrape Rêve chez les petits pour la poésie du thème.

PM :

Avez-vous des scoops en ce qui concerne vos futurs jeux…promis on ne le répétera à personne, juste à nos lecteurs!

Benoît :

Pour mes futures sorties, j’ai “Welcome to New Las Vegas”, la suite de Welcome qui sort en avant première à Cannes. Une sorte de Welcome survitaminé pour ceux que le premier opus n’a pas rassasié.

J’ai ensuite un jeu (“Number Drop“) avec Florian Sirieix chez Débacle Jeux qui devrait sortir en fin d’année si tout va bien. Puis le jeu avec Alex Emerit chez The Flying Games, provisoirement intitulé “Prehistories“, toujours en fin d’année. J’ai également un jeu chez Superlude avec Romaric Galonnier qui s’appelle “Myriades” et qui sortira probablement en financement participatif en cours d’année. J’ai un autre jeu avec Joan Dufour chez Bankiiiz qui s’appelle pour l’instant “Le Grand Méchant Monstre” et qui a malheureusement pris beaucoup de retard. Mais qui, j’espère, va repartir rapidement dans le bon sens.

Et puis 3 surprises qui seront annoncées bientot, un jeu enfant à partir de 4 ans, une extension de Welcome en crossover avec un autre jeu (on pourra donc jouer à cette extension avec deux jeux différents… concept, non?) et un projet qui date de nombreuses années et qui devrait voir le jour début 2021 dont on reparlera bientot. Et puis tous les autres projets sur lesquels il me tarde d’avancer…

PM :

Mais carrément… bon concept ! On a hâte ! Pouvez-vous nous raconter votre plus belle rencontre ludique?

Benoît :

Dure comme question. Mes co-auteurs étant des être sensibles, je vais éviter de choisir et je vais dire ma rencontre avec Clément et Sébastien de Catch Up Games. On s’est rencontrés à Ludix, un (ancien) festival dédié uniquement aux prototypes, en 2013, au moment où je me suis lancé dans ma carrière d’auteur, sans rien connaître du milieu. Et j’y ai croisé, autour de nombreuses bières, ces deux hurluberlus qui avaient décidé de se lancer dans l’édition et qui cherchaient des protos. On s’est plutôt bien entendus, au point même d’avoir des projets ensemble qui n’ont finalement pas aboutis mais ce sont indéniablement eux qui m’ont permis de rentrer dans le monde ludique et m’ont aidé depuis le début. Je leur dois beaucoup (de bières).

PM :

Ahaha, décidément on devrait sponsoriser les soirées jeux par une marque de bière…Si jamais un brasseur passe par là, on t’aime déjà chez Plateau Marmots 🙂 Vous pouvez nous raconter un souvenir ludique?

Benoît :

Là aussi difficile de choisir. Mais je garde un souvenir très ému de ma participation au FLIP 2017, un concours de prototypes à Parthenay, où non seulement j’ai gagné mon premier trophée avec Nomades, mais en plus j’ai rencontré des gens formidables comme Mathieu Poidevin (Titan chez Holy Grail), Joachim Thome (Wild Space chez Catch Up Games) avec qui je travaille sur un jeu, ou encore Pierre et David (le futur Pearl Games c’est eux) avec qui je vais travailler tant que chef de projet sur leur proto du FLIP pour mes débuts chez Blue Cocker. Une expérience assez incroyable que je conseille à tout auteur en herbe.

PM :

Est-ce que vous pourriez faire des jeux pour Haba ou Loki ?

Benoît :

J’adorerais faire des jeux pour Loki ou Haba. Plusieurs de mes prototypes ont été jusqu’à la phase de sélection finale de chez Haba, mais sans jamais passer le dernier cut. J’espère bien y arriver un jour. Et Loki font vraiment du super boulot (même s’ils ont édité Florian😉 ) donc ça me donne bien envie.

PM : 

Vu que vous êtes fraîchement papa, est-ce que vous pensez vous diriger plus vers le jeu enfant désormais ?

Benoît : 

Je suis papa depuis 3 mois, mais pour la 2e fois… Le grand a 7 ans désormais et tous mes prototypes enfants (dont 3 qui vont bientôt sortir) viennent déjà de mon envie de faire des jeux pour lui. Mais comme il va faire 8 ans bientôt et qu’il s’amuse autant à SOS Dino qu’à Quadropolis, il me tire plus vers le jeu famille. Avec la petite qui va grandir, c’est probable en effet que je me remette à faire des jeux pour plus petits. On crée pour se faire plaisir et faire plaisir aux siens. Manque plus qu’à créer avec lui comme Antoine Bauza l’a fait pour Kraken Attack. 

PM :

Belle idée ! Et quand vous étiez prof ? Vous faisiez jouer vos élèves ?

Benoît : 

Quand j’étais prof, je ne faisais jouer que très rarement mes élèves à mes prototypes. Par contre j’animais toutes les semaines un atelier jeux où je débarquais avec une centaine de jeux au réfectoire pour qu’ils puissent jouer entre midi et 14h. J’avais entre 70 et 140 élèves à chaque séance (pour un collège de 400 élèves c’était plutôt pas mal). C’était très sport (ils sont pas très forts en lecture de règles…) mais c’était aussi très cool. Prêcher la bonne parole ludique est important à mes yeux et quand je vois comment les gamins prennent du plaisir à jouer, je me dis que c’est la bonne chose à faire.

PM :

Et pour finir, si vous aviez trois voeux à faire, ça serait lesquels ?

Benoît :

Mes voeux à moi, ils ont déjà été exaucés cette année avec un bébé, un changement de carrière et un jeu qui continue d’avoir un succès incroyable et qui me permet de me lancer dans le monde ludique à fond. Donc je vais plutôt faire des voeux plus généraux : que les auteurs de jeux de société soient reconnus comme des auteurs à part entière. Que mes copains auteurs et éditeurs aient le succès qu’ils méritent (même Flo… 😉 ) et que des jeux incroyables continuent de sortir chaque année pour qu’on puisse les découvrir et y jouer!

PM:

Benoît un grand merci à vous et au plaisir de vous retrouver au détour d’un festival !

Retrouvez tous les jeux de Benoit Turpin chez Philibert

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